dimanche 2 janvier 2011

Retour à Rembrandt

                                             "Saint Mathieu inspiré par l'ange", "Paris, musée du Louvre
                                              L'ange a le visage de Titus, le fils de Rembrandt, ainsi Rembrandt
                                              apprend-il de Dieu que l'enfant en lui est le père de l'homme"



"Les êtres vrais, d'où qu'ils viennent, se reconnaissent à "un quelque chose qui s'apparente au dépourvu". Tous connaissent, dans le secret du cœur, l'hésitation, le doute, la peur et le chagrin_et puisent dans ce dénuement une part de leurs plus élémentaire ressources : celles qui permettent d'être soi-même devant tous. D'où la bouleversante confidence de Van Gogh, du "cher Vincent", si proche et tant habité du "miracle Rembrandt" : "Pour peindre comme ça(comme Rembrandt), il faut être mort plusieurs fois..." Mort et obstinément revenu à la vie; halant tel un naufragé, "ces lambeaux d'existence incorruptible" qu'au dire de René Char ceux de cette trempe-là ne cessent "de lancer à la gueule répugnante de la mort". Même écho chez le Baudelaire des Petits poèmes en prose : "L'œuvre est un duel où l'artiste crie de frayeur avant d'être vaincu."


"... Le tableau est un mur", disait Nicolas de Staël: on s'y cogne à en mourir, mais c'était pour ajouter, en pareille connaissance de cause: "Tous les oiseaux du ciel y prennent librement leur envol..." La parenté saute aux cœur avec les trois mots dont Jean de La Croix fait confidence, pour "Tout ET Rien ". Le saisissement du Tout dans l'expérience désertique du Rien. La finitude ouvrant sur la plénitude : déréliction et dilection..."


"La vraie beauté boite". Sous le masque de l'aisance souveraine, la pudeur! La reconnaissance, au plus profond de soi, d'une faille, d'une brèche, d'une béance qui fait voler en éclats, réduit en miettes, tout ce qui, de près ou de loin, s'apparente à la suffisance. L'existence devient un chemin où l'essentiel est seulement de savoir tendre_ou donner_la main. "

Rembrandt,
Le retour du Prodigue
Paul Baudiquey
ED : Mame


4 commentaires:

mémoire du silence a dit…

Il est des êtres quelque part sur la terre dans lesquels l'on se reconnait et qui nous sont frères / soeurs d'âme.
Cette note me touche et m'illumine car elle parle de choses qui m'habitent et me portent... cette note me dit et me confirme qu'un peu soeurs nous sommes chère Estourelle.
Baudiquey quel Bonheur cet homme

mémoire du silence a dit…

Donner à voir

« L’œil qui écoute prend cet envol, oublie, pour un temps le sujet peint et toutes les très érudites références des spécialistes. L’œil qui écoute redevient "natif", offert à l’inattendu, à l’heureuse surprise, capable de cet "heureux premier moment" dont parle Alain et qui est à la genèse de toute poésie, car la poésie est fille de l’étonnement.

Il nous faut redevenir ce rêveur dont parle Bachelard : "Il sent, ce rêveur, un être qui s’ouvre en lui. Il s’ouvre au monde et le monde s’ouvre à lui… Deux profondeurs se conjuguent, se répercutent en échos qui vont de la profondeur de l’être du monde à la profondeur de l’être du rêveur. (…) Le temps n’a plus d’hier et n’a plus de demain. (…) Le monde est complètement direct du verbe contempler." La contemplation ne nous laisse jamais comme elle nous trouve : "étonnant comme mon regard a changé depuis que j’ai appris à regarder la peinture ; je ne vois plus ni le monde ni les autres avec les mêmes yeux."

Le monde de Rembrandt et de Vincent et de tous les vrais n’est pas un monde d’ostensibles vanités. Il est un monde d’engendrement douloureux et magnifique où mort et résurrection sont des réalités humblement quotidiennes, humblement reçues et vécues comme telles : "Pour peindre comme cela il faut être mort plusieurs fois, et d’interminable fois revenu à la vie" ; la confidence est sans prix ; elle est de Vincent à l’Emmaüs de Rembrandt et qui est au Louvre ; un homme est là assis à la table des pauvres, encore tout charbonneux de la passion qui l’a consumé tout entier. Rembrandt nous restitue l’identité sans faille du crucifié et du Ressuscité.

L’Icône en est plus fine, plus précieuse et plus belle quand celui qui l'a peinte est passé par l’enfer. Et se dévoile à nos yeux la gloire du sensible, la seule qui vaille de compter et qui naît d’une vision, oublieuse du déjà vues et pourtant secrètement, fidèlement, inépuisablement nourrie d’elles. "Alors comme l’écrivait Mounier, l’éclat du jour se fera un peu plus vif. Le pommier prendra l’air un peu plus heureux, le chêne plus éternel. Et sur chacun de nos visages la grâce des jours uniques deviendra quotidienne. " »



Paul Baudiquey : « Donner à voir », dans La Vie Spirituelle, n°693, 1/2/1991 p.17-27

Laura a dit…

" un quelque chose qui s'apparente au dépourvu" : je m'y reconnais bien et dans le rêveur de Bachelard aussi...
Comme ces mots sont porteurs...

estourelle a dit…

Oui Paul Baudiquey était un être infiniment "regardant" et infiniment "contemplant"
je me sens de cœur et ou sœur avec lui et avec vous!

Merci infiniment pour cet article Maria qui me rejoins infiniment...