jeudi 10 février 2011

Andrée Chedid



"...Souvent, les nuages s'amoncellent avant de s'abattre, anéantissant l'avenir. D'autres fois, en pleine adversité, quelque chose de fluide, de léger, s'empare des lieux, s'infiltre dans le sang, raccorde aux printemps disparus.

Jadis, avant les enfantements; jadis, avant les pesanteurs quotidiennes, Job et sa femme allaient et venaient dans l'allégresse de leurs jeunes corps.
La nuit, lorsque parents et serviteurs sommeillaient, Job et sa femme, la main dans la main, parcouraient leur vaste demeure. Ils sortaient ensuite dévêtus sur les terrasses. La lune bleuissait les arbres et nacrait leur nudité.

Ils chantaient. Ils s'aventuraient. Ils osaient parler d'amour:
_Toi que mon cœur aime, disait-il,
Tu es un jardin clos,
Tu es un lys parmi les épines,
Tu es belle, ma sœur, ma fiancée...
_ Que tu es beau, répondait-elle,
Place-moi comme un sceau sur ton bras...
Ils s'appelaient :
_Lève-toi et viens.
Ils déclaraient avec audace:
_L'amour est fort comme la mort. La passion, indomptable comme le séjour des morts.
Ils s'unissaient avec ardeur...

...Ces dernières années, observant Job puis s'examinant à son tour, la femme constatait, avec étonnement et curiosité, ce que la vieillesse avait fait d'eux. Rien de cette dévastation n'était inattendu. Elle avait trop aimé l'état de jeunesse pour ne pas l'avoir savouré en son heure et dans tous ses états, pour ne pas en avoir saisi l'éblouissante brièveté.

...Le labeur, les changements, les accords, les affrontements avaient sillonné leurs existences. Mais chaque soir, en contemplant Job endormi, elle découvrait en ce visage désarmé quelque chose d'irréductible et d'essentiel. La face de l'homme s'offrait à elle comme un paysage illimité, d'où s'effaçaient les remous, les péripéties du quotidien. Elle avait parfois surpris son époux dans la même posture : courbé au dessus d'elle, veillant sur son sommeil. Retenant son souffle, il explorait ses traits apaisés et tranquilles.
La vieillesse lui offrait parfois la même image: écorce semées, aspérités dissoutes, abandon des formes transitoires face à la résistance du noyau. Impalpable, éternelle substance, éclipsant le temps et qui se réfugie souvent dans le regard.

Fascinée par ce détissage qui se fabriquait à leur insu, par ces épuisements de la chair, cet appauvrissement des os, ces fragilités de la peau se grêlant de taches de son, témoin des transformations identiques aux siennes qui s'opéraient sur son compagnon, la femme ressentait envers lui un regain de solidarité et de tendresse...

...Job et les siens, préservés jusqu'ici, venaient d'être atteints et gravement meurtris. Elle se doutait que bonheur et vertu n'allaient pas de pair; non plus que malheur et vilenie. Rejetant l'image d'un dieu cruel et vengeur, elle n'aurait pu s'abandonner qu'à un dieu aimant de miséricorde. A un dieu qui préférant l'homme à l'ange, lui aurait laissé sa liberté. Mais ce dieu-là existait-t-il ? Et qui souhaitait l'entendre ?

...Alors, la femme parle. Elle parle haut, elle parle bas.
Arpentant ce qui reste de leur demeure, allant et venant sur le sentier des vignes détruites, de la rivière à sec: la femme parle.
Elle parle avec et contre l'histoire. Avec et contre les humains, qui ont bonté et violence dans leurs os. Avec et contre le temps. La femme parle avec tout ce qui surgit des entrailles et s'élève vers on ne sait où. Elle parle. Pour elle seule, et pour chacun. Elle cherche à boucler sa pensée, à fixer ses sentiments, à saisir les raisons de ce saccage. Elle glane des mots d'ici, de là, espérant, à travers cette moisson déréglée, découvrir la parole qui soutiendra Job et qui les soulageraient.
Elle ne sait plus qui elle est, ni d'où elle vient, ni où elle va. Est-elle loin, loin, à l'arrière ? Ou bien loin, loin, devant ?
Elle était, elle fut, elle est , elle sera : la femme de Job.
Elle n'a pas d'autre nom. Elle n'en désire aucun autre..."


Andrée Chedid
La femme de Job-Récit-Edition Babel
Peinture Georges de La Tour : Job et sa femme
(cette reproduction illustre la page de couverture du livre)


4 commentaires:

maria-d a dit…

Magnifique... oui, magnifique, et cela fait écho en moi, car l'année dernière j'avais préparé une note avec ce tableau et ce texte de Chedid et ne l'ai jamais postée... tu l'as fait et c'est bon, et c'est chaud... merci
Décidément nous avons en nous de belles résonances. merci encore

Laura a dit…

Je n'ai pas lu ce livre d'Andrée Chedid et ce passage est très fort!
Je viens de commencer son dernier livre:"Les quatre morts de Jean de Dieu".

estourelle a dit…

Merci à vous deux, j'ai été très touchée par la mort d'Andrée Chedid que j'aime beaucoup, ce court récit est très beau et j'aime beaucoup aussi ses poèmes...Son dernier livre "Les quatre morts de Jean de Dieu" est aussi très beau et fort surtout quand on sait que c'est son dernier

maria-d a dit…

Pour vous ICI une vidéo à écouter

"Les quatre morts de Jean de Dieu"oui à lire c'est magnifiquement bien écrit.

J'aime cette femme énormément, la personne et l'oeuvre
Je pense beaucoup à elle en ce moment avec les évènements en Egypte