On est dans l'effacement Là où on était on y était pas vraiment les objets nous redonnent la présence dans une absence où se glisse une plénitude poignantequi manquait
alors
nos pas glissés sur le pavé mouillé se sont effacés
Poésie lumière au fond de soi demeurant mot pierre scintillant dans les ténèbres oscillation du réel emmenant autre part désert où le vide et l'absence sont présence
Parole qu'au fond de soi on ne peut dire mots vides mots pleins silence secret enfoui aux caves de l'enfance pavés déracinés rue des révoltes perdues
Être aux aguets sans l'être écrire en hâte sur des coins de tables le long des rues des chemins creux laisser affleurer les mots l'émotion élimer l'exaltation
J'appelle poésie cet envers du temps, ces ténèbres aux yeux grands ouverts, ce domaine passionnel où je me perds ce soleil nocturne, ce chant maudit aussi bien qui se meurt dans ma gorge où sonnent à la volée les cloches de la provocation... J'appelle poésie cette dénégation du jour, où les mots disent aussi bien le contraire de ce qu'ils disent que la proclamation de l'interdit, l'aventure du sens ou du non sens, ô paroles d'égarement qui êtes l'autre jour, la lumière noire des siècles, les yeux aveuglés d'en avoir tant vu, les oreilles percées à force d'entendre, les bras brisés d'avoir étreint de fureur ou d'amour le fuyant univers des songes, les fantômes du hasard dans leurs linceuls déchirés, l'imaginaire beauté pareille à l'eau pure des sources perdues...
L. Aragon