jeudi 30 juillet 2026

Farytale



                                                                    l'enfant marche sur le fil du temps

                                                                    comme s'il flottait léger dans l'espace 

                                                                    il suit l'oiseau sous un soleil brûlant

                                                                   vers les remparts de la ville qui s'efface





Farytale:  Paul  Klee






vendredi 24 juillet 2026

mardi 21 juillet 2026

Extrait de lecture





 

Le 20 janvier, Lenz partit à travers les montagnes. Cimes et hauts plateaux sous la neige, pentes de pierre grise dévalant dans les vallées, étendues vertes, rochers et sapins. Il faisait un froid humide ; l’eau ruisselait des roches et rejaillissait sur le sentier. Les branches des sapins pendaient, lourdes, dans l’air pluvieux. Au ciel passaient des nuages gris, mais tout était si opaque ! – et puis le brouillard montait à gros bouillons, se traînait, pesant, humide, à travers les buissons, si paresseusement, si lourdement ! Il poursuivait sa route, indifférent ; peu lui importait le chemin qui montait et descendait. Il ne sentait aucune lassitude ; mais, par instants, il lui était désagréable de ne pas pouvoir marcher sur la tête. D’abord, il se sentait oppressé, lorsque le roc soudain s’écartait, lorsque la forêt s’agitait à ses pieds et que le brouillard, tantôt engloutissait toute forme, tantôt découvrait à demi les membres puissants de la Nature : il était angoissé, il cherchait quelque chose, comme des songes perdus ; mais il ne trouvait rien. Tout lui paraissait tellement petit, et proche, et mouillé ; il eût voulu mettre la Terre à sécher derrière le poêle. Il ne comprenait pas comment il lui fallait tout ce temps pour dévaler une pente, pour atteindre un point éloigné ; il pensait qu’il eût dû être capable de tout franchir en quelques pas. Parfois seulement, lorsque la rafale rejetait la brume dans la vallée et que sa vapeur bouillonnait au long des forêts ; lorsque les voix s’éveillaient dans les rochers, tantôt pareilles à l’écho du tonnerre mourant au loin, tantôt en mugissements puissants, avec de tels accents qu’elles paraissaient vouloir, en leur sauvage allégresse, chanter les louanges de la Terre ; lorsque les nuages s’approchaient, bondissant comme des chevaux ardents, hennissants ; lorsque le soleil perçait la nuée et  venait à lui, et tirait son épée étincelante sur les plaines neigeuses, si bien qu’un trait d’aveuglante lumière tranchait l’espace, franchissait les sommets, atteignait aux vallées ; ou bien lorsque le vent écartait les nuages et y déchirait un lac d’un bleu transparent, que le grondement se taisait et que, des gorges profondes ou des hauts sapins, montait un murmure, comme d’une berceuse ou d’une sonnerie de cloches ; lorsque montait sur le bleu profond une légère lueur rouge, que passaient sur des ailes d’argent les petits nuages, et que tous les sommets étincelaient, aigus et fermes, dans le lointain, par-delà le paysage, – il sentait une déchirure en son sein, il se tenait, haletant, le buste penché en avant, la bouche et les yeux béants. Il sentait qu’il eût dû attirer en lui l’orage, accueillir toutes choses, il s’étirait et s’étendait sur toute la terre, il se creusait un passage dans l’Univers, c’était alors une volupté jusqu’à lui faire mal. Ou bien il s’arrêtait, posait sa tête dans la mousse et fermait à demi les yeux ; tout alors s’éloignait de lui, la terre reculait sous lui, devenait toute petite, comme une planète errante, et puis plongeait en un fleuve grondant dont les flots clairs roulaient à ses pieds. Mais ce n’étaient que des instants ; il se relevait alors, l’esprit clair, ferme, paisible, comme si un jeu d’ombres eût passé sous ses yeux, – il ne se souvenait de rien. Vers le soir, il parvint au sommet de la chaîne, au champ de neige d’où l’on redescend, à l’ouest, vers la plaine. Il s’assit ; tout, avec le soir, était redevenu plus calme ; les nuages étaient immobiles au ciel ; aussi loin qu’atteignait le regard, rien que sommets d’où descendaient de vastes pentes, et tout était si tranquille, gris et crépusculaire. Il se sentit effroyablement solitaire ; il était seul, tout seul. Il voulut parler avec lui-même, mais il ne le put pas ; à peine osait-il respirer ; le mouvement de son pied, qu’il pliait, retentissait comme un tonnerre au-dessous de lui, il dut se coucher. Une angoisse indicible le saisit au milieu de ce néant : il était dans le vide ! Il bondit sur ses pieds et descendit en courant. 




samedi 18 juillet 2026

Forêts


LA CONTRADICTION
QUI FAIT TOUT EXISTER
 
Nature aime se cacher.   HÉRACLITE

 
L’événement, souvent, se décide et naît à notre insu. Déjà quand il nous arrive, c’est qu’il a eu lieu. Il est passé, advenu. Nous ne pouvons ni le revoir, ni le regarder, car le temps nous entraîne loin de lui. Il ne reste que le choc de son apparition, de sa venue, de son entrée dans le visible. Notre visible. C’est de cette manière que j’aime regarder une histoire. Croire que c’est elle qui se présente à moi, non pas moi qui l’invente. Située au point exact de mon angle mort, mon point aveugle, je ne pouvais pas la voir et voilà qu’elle surgit. Elle m’a repéré avant que je ne la repère. Je n’invente rien, je tente simplement d’accueillir. Désir juvénile d’être choisi, sans doute. Cela passera. En attendant que jeunesse se passe, voilà qu’avec la publication de Forêts, je réalise combien, depuis longtemps, je savais, sans le savoir, que j’étais en train de travailler sur une histoire qui s’écrirait en quatre parties. Mais au moment où j’écrivais la première, je ne pouvais pas dire que c’était une « première partie », justement. Tout cela s’est dévoilé peu à peu, comme sortant du brouillard dans lequel j’avançais et, avançant, le terrain s’éclairait pour que celui qui était derrière moi se referme à nouveau.

Comment tout cela a-t-il commencé ? Si l’on veut une histoire, je dirais que, écrivant Incendies en 2003, je me battais contre la mauvaise impression de me répéter. Avant, il y avait eu Littoral et l’écriture se liait, se mélangeait ; des phrases, voire des paragraphes entiers pour ne pas dire une manière de raconter, émigraient allègrement de l’un à l’autre, me donnant la sensation assez désagréable de me copier moi-même. Cela ressemblait à un manque d’imagination flagrant puisque sans être la même histoire, Incendies racontait la même chose que Littoral. Alors à quoi bon écrire Incendies ?

Ainsi est née l’idée d’une suite. Incendies serait la seconde partie de « quelque chose » dont Littoral est la première. Quel est donc ce « quelque chose » et qu’est-ce qui le constituait ? Avait-il une troisième, voire une quatrième partie ? Poser la question, c’était faire apparaître un horizon dégagé et, de cet horizon, j’ai vu venir quelqu’un, une ombre magnifique et passionnante à contempler dans cette marche qui l’a menée jusqu’à moi pour me dire : « C’est moi, je suis Forêts. »


Avec Forêts s’achève pour moi, je crois bien, une manière de raconter et de déplier une histoire ; s’achève aussi cette conviction de la nécessité des origines et de l’héritage, comme si, plus important encore que le passé, il y avait les ténèbres qu’il fallait pénétrer, quitte à y laisser sa peau et sa raison, pour tenter d’éclairer la violence de notre présence. Forêts, en ce sens, clôt définitivement ce « quelque chose » sans nom, sans titre, sans rien, amorcé en 1997. « Quelque chose » qui pourrait ressembler à une odyssée entreprise par Wilfrid dans Littoral, poursuivie par Jeanne dans Incendies et que Loup mène à son terme, dans Forêts. « Quelque chose » sans identité mais qui tourne cependant, je crois, autour de la question de la promesse : promesse tenue, promesse non tenue. Promesse énoncée, promesse renoncée, trahie, tenue et puis oubliée et de nouveau tenue, abandonnée, rejetée, reniée, moquée puis pleurée. La promesse et sa nécessité. Comme une erreur ou encore comme un bonheur, comme une damnation ou comme une victoire. Promesse comme une guerre menée contre le sens qui nous dépèce, contre le vide qui nous noie. Comme amitié dans le ciel.

 
Ciel.

Justement.

 
Aujourd’hui que tout cela est raconté, écrit, édité, mis en scène et présenté, un désir étrange de vouloir tout renverser. Comme le besoin, urgent, de trouver une manière de prouver que toute cette insistance à raconter, l’importance de fouiller et le passé et les origines et les ténèbres et la promesse, n’est pas non plus nécessaire pour vivre. Que l’on peut exister en étant à l’opposé de tout cela. Écrivant Forêts, j’ai eu la conviction que sans cette contrepartie cinglante qui viendrait contredire magnifiquement tout ce qui est venu avant, l’odyssée ne serait pas complétée, liée, rassemblée, réunie. Sans cette contradiction qui arriverait comme un point d’orgue, final, la violence ne serait pas entière.

Cette quatrième et dernière partie pourrait, en fait, être considérée comme un épilogue puisque, songeant à sa forme, j’y vois, contrairement aux trois premières, une pièce de courte durée, articulée sous une forme théâtrale non frontale et abordant le texte et l’écriture de façon entièrement différente. Je sais aussi, sans en connaître les détails ni les personnages qui la peupleront, qu’il y sera question des tableaux de la Renaissance italienne traitant le thème de l’Annonciation, de terrorisme, d’écoute électronique et de fidélité. Aussi, après Littoral, Incendies et Forêts, un titre s’est imposé de lui-même : Ciels.

Voici donc le texte de Forêts dans l’état où il se trouvait après une quarantaine de représentations menées l’hiver 2006. J’ai souhaité l’éditer après un certain nombre de soirs de spectacles pour avoir la possibilité de continuer à apporter au texte les modifications que j’ai été poussé à faire après avoir écouté les spectateurs écouter le spectacle. Aujourd’hui, le texte devrait être assez proche de sa version jouée.

Enfin, je voudrais encore une fois dire combien, sans les acteurs et les concepteurs qui se sont engagés si aveuglément et si entièrement dans l’aventure, je n’aurais pas pu, ni eu la force d’arriver à la fin de l’écriture de Forêts. Cela était vrai pour Littoral et Incendies, cela le fut particulièrement pour Forêts. Sans leur attention, leur amitié et leur encouragement constant, sans leur fébrilité continue à brûler et à se consumer en portant le texte, sans leur rage à s’enrager et leur disponibilité pour permettre à Forêts de changer leur vie, je n’aurais absolument pas pu trouver la clairière au milieu du bois. Pour cette force qu’ils m’ont donnée, il me revient impérativement, ici, de les remercier comme une promesse tenue, une vie donnée, perdue puis sauvée.

 
WAJDI MOUAWAD

25 avril 2006







vendredi 17 juillet 2026

Lire dans la nuit (2)



LIRE DANS LA  NUIT  ET  AUTRES  ESSAIS POUR JACQUES DERRIDA : GINETTE MICHAUD


Je n’ai peut-être pas suffisamment, ou trop implicitement, fait droit aux mots qui se sont imposés dans mon titre, « Lire dans la nuit », en pensant à la lecture que fait Derrida du poème de Celan dans Béliers :


« Comme Gadamer j’ai souvent tenté, dans la nuit, de lire Paul Celan et de penser avec lui. Avec lui vers lui. » 


Je ne commenterai pas ici cette phrase, à la fois si simple et insondable, sa syntaxe inimitable qui laisse entendre, dans la reprise de ces trois "lui", mêmes et autres, ce qui luit comme une luciole dans la nuit du poème. Je soulignerai seulement pour finir – car c’est là que commence la littérature – que, dans cette nuit qui appelle la seule lecture qui importe, il s’agit, comme l’écrit Benjamin, de "lire ce qui n’a jamais été écrit." Ce type de lecture est le plus ancien : la lecture avant tout langage, dans les entrailles, dans les étoiles ou dans les danses ».


Mais encore faut-il, malgré tout, savoir lire. Qu’est-ce que « lire » ?


Ces derniers temps, ce ne sont pas les théoriciens de la littérature ni les philosophes qui m’aident à m’orienter, mais un historien de l’art comme Didi-Huberman quand il remarque :


Encore faut-il savoir regarder : c’est-à-dire ne pas vouloir abandonner l’image à l’« icône », l’empreinte au « cliché », la marque qu’elle nous fait – punctum, blessure, trace, ouverture – à la « marque » industrielle par laquelle on la transforme en marchandise. Encore faut-il ne pas abandonner le voir au« voyeurisme », la médiation à la « médiatisation », le virtuel comme champ de possibilités au « virtuel » comme champ d’impuissance de l’image, l’événement à l’« événementiel », la sensation au « sensationnalisme », le sentiment au « sentimentalisme » et, donc, le pathos au « pathétisme ».


*Juan-Manuel Garrido Wainer, « Phraser la mutation : entretien avec Jean-Luc Nancy », Mediapart, 13 octobre 2015 ; [en ligne], url : <http://blogs.mediapart.fr/blog/

*juan-manuel-garrido-wainer/121015/phraser-la-mutation-entretien-avec-jean-luc-nancy>,consulté le 14 juin 2019 ; repris sous le titre  "Jean-Luc Nancy : penser la mutation" dans Les Cahiers philosophiques de Strasbourg, op. cit., p. 15-25.

*J. Derrida, Béliers, op. cit., p. 26.

*W. Benjamin, « Sur le pouvoir d’imitation » [1933], trad. fr. M. de Gandillacrevue par P. Rusch, dans OEuvres, t. ii, op. cit., p. 363, cité par G. Didi-Huberman dans Ninfa dolorosa, op. cit., p. 116.

* G. Didi-Huberman, Ninfa dolorosa, op. cit., p. 88.




mardi 14 juillet 2026

Forêts

 



plonger  aux racines de l'être

                                                                            embranchements croisés

                                                                            désirs enfouis dans la nuit

                                                                            mémoires enchevêtrées