M.J. : Quel est le rapport entre la poésie d’André du Bouchet et la peinture ?
H.M. : Reprenez ce trait d’André du Bouchet : « Non, je ne nommerai pas, qui dans les montagnes, se sera en pleine nuit, allongé sur la route, appliquant l’oreille contre l’empierrement pour tenter, alors, il y a un siècle et quelques, peut-être deux siècles, de percevoir le roulement de la roue du courrier porteur de nouvelles, on ne sait plus lesquelles, attendues. Et son attente ne s’étant pas matérialisée, comme à côté de soi, a pu, se remettant debout, aviser tout d’un coup les étoiles, leur éclat dans sa férocité, telles que jamais encore il ne les avait perçues.» C'est un texte dans :"Ici en deux"
Il y a une peinture de Tal Coat de 1972, Ainsi que la nuit claire. La toile est entièrement bleue, et elle surgit à côté de vous, de tous les côtés, vous enveloppant. Ce bleu de la nuit, c’est une forme bleu-noir diffusant dans des bleus lumineux, qui est ubiquitaire ; cette forme, constituée par le rythme de la couleur, appartient vraiment à toute la toile, n’est pas localisable, n’occupe pas un plan. Elle ne se détache pas non plus d’un support. Tout le problème de la peinture, c’est d’ouvrir le support, et c’est tout le problème de la poésie d’André du Bouchet. Ouvrir le support pour qu’il entre en présence, dans l’être-œuvre d’une peinture ou d’un poème ; je ne peux pas vous dire plus. En peinture, comment s’ouvre-t-il ? Par des transparences ou des opalescences intérieures, qu’on ne peut pas situer à un plan déterminé et qui créent un quotient de profondeur qui est identique au gradient d’ouverture de la matière. J’habite l’espace de la toile, qui est un espace ouvert en ce que sa profondeur et son ouverture ne font qu’un. La poésie de du Bouchet est – tout au long – une tentative pour ouvrir le support. Le support, qu’il attend toujours à chaque pas et, après chaque pas, pour assurer le suivant, mais qui est aussi bien donné au moment où le pied s’élève et se trouve suspendu au-dessus du vide, n’est donné que dans la marche même. D’où cette épellation de la marche dans sa poésie, pour entretenir en mouvance le support de telle façon qu’il ne soit pas un objet que l’on a en face de soi, ou sous soi, un sol sur lequel on marche. Et il ne l’est pas parce qu’il est le vide, le rien qui est imprenable mais qui, lui aussi, est à ouvrir, car il ne doit pas figurer une région étrangère. Il faut, en quelque sorte, que cette étrangeté, à son tour, fasse partie de mes aîtres, et que j’aie à intégrer, en intériorisant le ‘hors’, le ‘hors de moi’. Cette poésie en marche à travers elle-même est alors un ‘Andenken’. Il n’y a pas de pensée qui soit plus à même de la réalité qu’une telle pensée qui ne se dérobe pas à sa tâche infinie. La poésie d’André du Bouchet est toujours proleptique, elle anticipe, elle est déterminée par ce qu’elle n’est pas encore. Or, c’est de cette façon, finalement, qu’Emil Staiger, dans ses Principes fondamentaux de la Poétique définit le dramatique : « Quelque chose doit arriver qu’on ne sait pas et dont l’urgence, l’imminence détermine tout : tous les gestes du héros tragique sont déterminés par ce qui n’est pas encore. » C’est en ce sens qu’au fond, la poésie d’André du Bouchet est à certains égards une poésie dramatique, à cause de cette tension sans fin, cette tension multipliée, et multipliée par elle-même.
Cet entretient d'Henri Maldiney avec Michael Jakob est primitivement paru sous le titre: "La poésie d'André du Bouchet ou la genèse spontanée" dans comparaison. An international journal of comparative literature, n° 2 (1999), Amsterdam, Peter Lang, p. 5-16




