samedi 31 janvier 2026

mardi 27 janvier 2026

Una storia sbagliata



UNE HISTOIRE FOIREUSE      Version française 

UNE HISTOIRE FOIREUSE – Marco Valdo M.I. – 2010 Chanson italienne –

Una Storia sbagliata – Fabrizio De André – 1980


« C'est une chanson sur commande, peut-être la seule qui m'ait été commandée. Elle fut demandée par Franco Biancacci, à ce moment à RaiDue, comme indicatif de deux documentaires-enquêtes sur les morts de Pasolini et de Wilma Montesi. À cette époque, si je me souviens bien, j'avais commencé à écrire avec Massimo Bubola le disque qui fut intitulé « L'Indiano » (celui qui a comme couverture ce tableau de Remington qui représente un Indien à cheval).

C'est ainsi que je lui ai demandé de collaborer aussi à ce travail. Je me rappelle que nous décidâmes tout court de faire la chanson sur Pasolini, et pas vraiment parce que la mort de la pauvre Montesi nous indifférait, mais par le fait qu'à nous qui écrivions des chansons, comme je crois de la part de tous ceux qui se sentaient dans un certaine mesure liés au monde de la littérature et du spectacle, la mort de Pasolini nous avait transformés quasiment en orphelins.

Nous en avions vécu la disparition comme un grand deuil, presque comme si un proche parent nous avait quittés. Dans la chanson cependant, il reste des traces de cette ambivalence, je veux dire du fait qu'on s'y réfère à deux décès et non à un seul. On l'entend au début quand je chante : «Cos'altro vi serve da queste vita / ora che il cielo al centro le ha colpite [ À quoi d'autre vous servent ces vies/ maintenant que le ciel les a frappées en plein milieu]. »

Comment naît une chanson ? Je dirais qu'une bonne part du sens et de la valeur de la chanson est avant tout dans son titre, Una storia sbagliata [Une Histoire foireuse], une histoire qui n'aurait jamais dû arriver. Au sens où dans une ambiance de civilisation normale, une histoire de ce genre ne devrait pas se passer. Et puis, il me semble qu'il y a deux autres vers qui mieux que d'autres donnent le sens de la chanson : « Storia diversa per gente normale / storia comune per gente speciale [ Histoire différente pour gens normaux / Histoire commune pour gens spéciaux »]; là pour « normal », on doit comprendre médiocre ou peu civilisé et pour « speciale » : normalement, civilement habitué à vivre avec la diversité. Je m'explique : pour une personne mûre et civile, je dirais qu'il est absolument normal qu'un homosexuel fasse la cour à un semblable du même sexe. Et absolument normal même qu'il s'en amourache. Il devrait y avoir, aussi pour un hétérosexuel, mille moyens de se défendre sans recourir à la violence. Malheureusement la culture machiste et intolérante d'un passé encore trop récent, et alors encore plus récente qu'aujourd'hui, et que je définirais un passé encore répétitif, a fait croire à la majorité que le terme « normalité » devait coïncider avec le terme « intolérance ».

Et puis, un autre aspect tragique que nous avons voulu souligner dans la chanson pour la mort de Pasolini est celui lié à une mode malheureusement encore assez courante qui se réfère elle aussi à l'ambiance d'ignorance et de chasse à la différence. C'est le fait que la mort d'un grand homme de pensée soit transformée en viande de porc à débiter sur les étals de boucherie des hebdomadaires poubelles et pas seulement de ceux-là. Le vers « È una storia per parrucchieri [C'est une histoire de perruquiers – une histoire de coiffeurs] » veut dire que c'est une histoire que malheureusement on l'a lue alors et encore parfois encore aujourd'hui sur les revues équivoques pendant qu'on attend pour se faire faire la barbe ou la permanente. C'est un peu en général le sens de la chanson. »

 

Fabrizio De André



Ah, Lucien l'âne mon ami, j'avais traduit cette chanson il y a déjà quelques semaines, avant le voyage en Italie dont je t'ai parlé l'autre jour. Voyage agréable, quelque part en Toscane, exactement à Montepulciano, où j'avais accompagné une jeune mariée. Ce fut une grande et belle journée. Mais, j’avais laissé en plan et c'est bien normal comme tu le devines, j'avais donc laissé en plan la traduction de cette chanson de Fabrizio De André. Chanson qui raconte une histoire tragique qui a encore – et à mon sens aura longtemps encore , disons tant qu'il y aura des hommes – de très subtiles répercussions dans la vie quotidienne de chacun de nous. On n'assassine pas un écrivain – ici, Pier Paolo Pasolini – un poète (un grand) sans que cela ne marque définitivement le monde.

Je le pense bien ainsi aussi, dit Lucien l'âne tout raidi. D'autant que vient de partir cet autre grand écrivain qui raconta le voyage de l'éléphant et qui connaissait assez bien les pensées de la mort. 

Vois-tu, Lucien l'âne mon ami aux oreilles si noires qu'on dirait qu'on les a trouvées au fond de la mine, vois-tu, je viens encore de la croiser cette dame qui enlève à son gré les hommes... Regarde ma dernière chanson, La Ballade de Miguel (http://www.antiwarsongs.org/canzone.php?id=35548&lang=it) raconte une histoire de mort. Une histoire foireuse, elle aussi. Pour en revenir à P.P.P. (Pier Paolo Pasolini) et à sa mort et sans entrer dans le mystère de son assassinat, car il fut assassiné, ce fut comme si on avait tranché d'un coup un moment du monde, comme si on avait mis fin à une voix essentielle. Pier Paolo Pasolini était un d'entre nous, sans doute parmi les plus lumineux ou les plus ténébreux, mais un d'entre nous qui mena avec une certaine obstination son expédition vers sa propre identité, quelqu'un qui marchait dans les pas de la liberté, quelqu'un qui nous menait à nous-mêmes. Ce qui est le rôle du poète. 


Marco Valdo M.I., mon ami le plus cher, je ne comprends pas bien ou pas tout à fait bien ce rôle étrange du poète. Et pourtant, j'en ai croisé beaucoup. 

Mon ami Lucien l'âne, je ne vais pas essayer de parler de tous les poètes. Ici, le poète, c'est Pier Paolo Pasolini. Par le mot, par l'écriture, mais aussi par l'image – il fut également un grand cinéaste, il dit l'essentiel et l'insupportable de cette société, une vérité encore plus vérité aujourd'hui et l'assassinat du poète sur la plage d'Ostie, à mes yeux, est précisément le moyen pour cette société de se fermer les yeux sur sa propre et immense indignité. Il avait perçu et il disait le côté totalement amoral de ce monde, sciemment amoral par la volonté de quelques-uns. Précisément, ses assassins. Amoral, sans morale, disqualifiant par principe la morale, le monde de ceux qui refusent que la morale soit la pierre de touche et la mesure de la condition humaine; ceux qui – pour leur commodité – excluent la morale de la conduite du monde, des obligations du pouvoir (politique, militaire, économique...). 
 
Mais, dit Lucien l'âne en redressant sa crinière irisée, ceux-là, je les connais, je sais bien qui ils sont... Ce sont les puissants et les riches qui font aux pauvres cette Guerre de Cent Mille Ans pour maintenir ce monde injuste et périmé. 


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane. ( Extrait du  blog du 5 août 2010) ICI


C'est une histoire à oublier

C'est une histoire à ne pas raconter

C'est une histoire un peu compliquée

C'est une histoire foireuse.

 

Elle commença sous la lune

Et finit dans un fleuve d'encre

C'est une histoire un peu curieuse

C'est une histoire foireuse

 

Histoire différente pour gens normaux

Histoire commune pour gens spéciaux

À quoi d'autre vous servent ces vies

Maintenant qu'en plein milieu le ciel les a frappées

Maintenant qu'aux bords le ciel les a sculptées.

 

C'est une histoire de banlieue

C'est une histoire d'un coup et via

C'est une histoire irrésolue

C'est une histoire foireuse.

 

Une plage aux pieds du lit

Station Termini aux pieds du cœur

Une nuit un peu agitée

Une nuit foireuse

 

Histoire différente pour gens normaux

Histoire commune pour gens spéciaux

À quoi d'autre vous servent ces vies

Maintenant qu'en plein milieu le ciel les a frappées

Maintenant qu'aux bords le ciel les a sculptées.

 

C'est une histoire vêtue de noir

C'est une histoire de bas-empire

C'est une histoire pas mal ensablée

C'est une histoire foireuse

 

C'est une histoire de carabiniers

C'est une histoire de coiffeurs

C'est une histoire un peu putassière

C'est une histoire foireuse

 

Histoire différente pour gens normaux

Histoire commune pour gens spéciaux

À quoi d'autre vous servent ces vies

Maintenant qu'en plein milieu le ciel les a frappées

Maintenant qu'aux bords le ciel les a sculptées.

 

Pour la marque qui en est restée

Ne nous demande plus comment elle s'est passée

Car tu le sais que c'est une histoire foireuse

Car tu le sais que c'est une histoire foireuse


Fabrizio De André









Image collage d'Ernest Pignon Ernest à Naples avec la photo de Pierre Paolo Pasolini
représentant La mort de Pasolini, se portant lui-même mort, comme une piéta
avec l'inscription sur le mur : "Se torno" (Si je reviens)















samedi 24 janvier 2026

Cohorte





                  
                                                                                Ô la longue cohorte
                                                                                            des poètes des amis
                                                                                            tous partis au pays
                                                                                            des larmes amères
                                                                                            des paradis perdus
                                                                                            d'où jamais
                                                                                            l'on ne revient
                                                                                            ni Eurydice 
                                                                                            ni personne
                                                                                            
 
                                                                                                        …
                                                                          

                                                                                           Christian Bobin, 
                                                                                           Cohen, Ferré, Ferrat
                                                                                           les deux Georges
                                                                                           Fabrizio, Cesare Pavese, 
                                                                                           Eluard, Camus, Aragon
                                                                                           Louis, François

                                                                                                        …

                                                                                           vos mots vos sourires
                                                                                           me sont écharpes de soie
                                                                                           flottant au vent
                                                                                           inscrites dans le temps
                                                                                           mantras à jamais
                                                                                           vibrant

                                                                                                         …


                                                                                            revenez donc 
                                                                                            de l'ombre
                                                                                            me susurrer
                                                                                            à l'oreille
                                                                                            les poèmes
                                                                                            les musiques
                                                                                            les échos
                                                                                            du néant


                                                                                                       …
                                                                                            
                                                                                             
                                                                                            Henri Bauchau
                                                                                            Georges Sand
                                                                                            Virginia Woolf
                                                                                            Emily Dickinson
                                                                                            Paul Baudiquey
                                                                                            Jean Sulivan
                                                                                            Andrée Chédid

                                                                                                         …
                                                              

                                                                                Revenez essuyer
                                                                                             mes larmes
                                                                                             devant le monde
                                                                                             disloqué
                                                                                             à la dérive
                                                                                             vous les pèlerins
                                                                                             de la bonté
                                                                                             de la joie
                                                                                             de la liberté
                                                                                             de la poésie
                                                                                              que je boive
                                                                                              encore 
                                                                                              à vos mots 
                                                                                              l'espoir 
                                                                                              le courage


                                                                                                …  
                                                                                                    

                                                 


          

mardi 20 janvier 2026

La fin du courage


«La congélation au milieu de la jeunesse ? Le courage reste très certainement une expérience de la temporalité. Il a ce goût de la vieillesse avant l’heure, ce goût de la vieillesse pendant la jeunesse, et – qui sait ? – ce goût de la jeunesse pour les âmes plus anciennes. Un goût de mort ou d’éternité. Un goût âcre, métallique. Et pour les plus âgés, sans doute, un goût plus doux qui s’identifie à la fin du plus tard. Car ce plus tard n’existe plus ou est sans raison. C’est un goût étrange, en tout cas. Un goût de l’étrangeté. De cette étrangeté qui dit le soi et nous fait accéder à une intimité sobre, désaffiliée du moi. L’étrangeté du courage est cette nécessité de l’humanisme. « J’arrive où je suis étranger », écrit Aragon. Dans ce lieu où je ne connais rien et où tout m’est familier. Dans ce lieu qui fait immédiatement corps alors que je ressens l’infini d’une solitude. « Rien n’est précaire comme vivre, Rien comme être n’est passager. C’est un peu fondre comme le givre. Et pour le vent être léger. » De nouveau, la réminiscence du gel. De ce froid et de son ambivalence. Le vent sait redevenir léger pour les courageux. C’est un frisson terrible, mais c’est aussi une sève. Au plus près de la mort comme au plus près du courage. Expérience de fin de vie avant l’âge. Et les vers d’Aragon peignant l’étrangeté du moment final nous disent la terra incognita du courage. « J’arrive où je suis étranger. Un jour tu passes la frontière. D’où viens tu mais où vas-tu donc. Demain qu’importe et qu’importe hier. […] Passe ton doigt là sur ta tempe. Touche l’enfance de tes yeux. »


Cynthia Fleury, extrait de la fin du courage 2010, Fayard


 











jeudi 15 janvier 2026

Comment résister ?

 


Cynthia Fleury


                                                                                              ET


                                                                                           ICI



« Première règle. Pour reprendre courage, il faut déjà cesser de chuter.
Deuxième règle : il faut accepter de prendre son temps.
Troisième règle : Il faut chercher la force là où elle se trouve.
Quatrième règle : faire face à la vulgarité du monde. Tenir. Sourire. Se tenir prêt. »



 











mardi 13 janvier 2026

Egarement

 


je me suis égarée

un jour de printemps

j'ai plongé dans le noir

sans savoir

sa toxicité

aujourd'hui

je vais je viens

des lambeaux de nuit

collés à mes vêtements

et qui qui saura jamais

la peine immense 

inscrite

dans cette obscurité 


*


Photo: Fabrizio di André



*












samedi 10 janvier 2026

Aimer

 





          "  Aimer, c'est avoir de la tendresse pour la solitude de l'autre"


Pascal Quignard


Peinture de Sandrine Hirson