samedi 11 juillet 2026

Coup de poing

                      


              Colette Peignot, “Le Corbeau”, 1936


C’était dans la forêt 
le silence et le secret
d’une étoile à multiples rayons.
Loin, à l’orée du bois
dans cette allée
que des arbres bas
couvrent en arceau
un enfant passa
perdu
effrayé, émerveillé de me voir
comme je l’apercevais lui-même
tout enchâssé dans une sphère à flocons de neige.
Les tourbillons nous rapprochaient
comme pour se jouer de lui et de moi.
Un soleil violet, hors d’usage
et des lueurs d’orage
nous glaçaient d’épouvante.
Les fées et les ogres se disputant décidément
notre commune angoisse
voulurent que la foudre déchirât
non loin de là
un grand arbre
qui s’ouvrit
comme un ventre.
Je bramai.
L’enfant, jambes nues zébrées de froid et capuchon
bien réel (à tordre)
rouvrit les yeux.
A ma vue, il s’enfuit.
Renonçant à le poursuivre
ramassant dans l’ornière un étrange destin
somme toute fort logique
je rebroussai mon chemin
« comme si de rien n’était »
mais je sentais à mon épaule
ce frôlement lourd et discret
de l’oiseau aux ailes noires
et le considérant avec douceur
j’eusse voulût que partout il m’accompagnât et
toujours me précédât
comme un chevalier son héraut.
De plus en plus perdue
heurtant les pierres
glissant sur les feuilles mortes
m’enlisant dans la vase d’un étang
j’arrivai à une maison abandonnée
un puits de mousse et vert de gris
un seuil défoncé
j’entrai.
Le papier à fleurs et moisi
ondulait par vagues
vers un plancher pourri
une cheminée béante
exhibait les traces encore intactes d’un feu éteint
cendres, tibias calcinés de frênes et de bouleaux.
Je poussais des portes sans gonds
dont la chute me terrifiait
j’ouvrais des fenêtres sans carreaux
comme si l’air me manquait.
Enfin, je montai un escalier dérisoire.
Les murs, couverts de graffitis étranges, inconnus
jamais vu
mettaient ma vie à nue
avec mon nom en toutes lettres mêlé à des crimes :
« et de quel droit ?
du droit des pauvres ».

Dans ce grenier souillé
l’oiseau me rejoignit
de son cri
pour fouailler les vivants
de son bec
pour dépecer les morts
l’ombre noire projetée sur moi
semblait élire une proie
La nuit m’a trouvée
étranglée au fond du bois
Elle m’a enveloppée d’un halo de lune
et bercée dans la brume
une brume blanche, mouvante et givrée :
« je connais ton étoile
va et suis-la
Cet être sans nom
renié tour à tour
par la nuit et le jour
ne peut rien contre toi
et ne te ressemble pas
crois-moi
Lorsque demain à l’aube
ta tête sera jetée
au panier des guillotinés
souviens-toi
Assassin
Que toi seul
as bu à mon sein
tout le lait de la tendresse humaine ».





 







jeudi 9 juillet 2026

La barque des songes



                                             

                                                                                      une ombre furtive  

                                                                                 sur la rive s'est posée

                                                                                 la barque des songes





lundi 6 juillet 2026

Le dormeur éveillé




Le dormeur éveillé n'est pas au bord du précipice ; mais dans la navigation sans but et sans boussole, dans la promenade rêveuse qu'est ce livre, s'effectue peut-être un mouvement essentiel : “ Se séparer de soi, tâche aussi douloureuse qu'inéluctable (…) pour qui ne consent pas à rester sur place et que porte le désir d'avancer, d'aller au-devant de ce qui, n'étant pas soi, a des chances d'être à venir. ”   


Dominique Bourdin à propos du livre de J.B Pontalis: Le dormeur éveillé

Tableau de Ambrosio Lorenzetti, Un castello in riva al lago 1423-1426










vendredi 3 juillet 2026

La fontaine de Courdault




                                                                     

                                                                     on s'attendrait presque

                                                                     à voir surgir nymphes et faunes

                                                                     le tableau de Corot

                                                                     s'animerait un instant

                                                  

                                                   



lundi 29 juin 2026

Lire dans la nuit


... Et j’ai reconnu ce mur en (et devant) moi qui m’empêche la plupart du temps d’accorder la moindre valeur à ce que je fais : j’écris dans ce monde et j’ai honte. Vous entendre en parler, et dire que ce qui vous terrifie ce sont les gens qui écrivent sans honte, cela m’a fait sourire, et m’a secouée. J’ai toujours appris à me servir de cette honte, mais je ne le savais pas. J’ai enfin trouvé d’autres façons de le penser. J’achève maintenant ce livre qui m’a tant fait peur. Il contient en son coeur une voix qu’on aurait voulu taire. Vous avez un instant brisé ma solitude et je vous en remercie.

 Élise Turcotte, « Cher Édouard Louis », Spirale, dossier « Spirale a 40 ans », n° 267,hiver 2019, p. 3.

...Pour des raisons qui me restent en partie obscures, j’ai été touchée par cette lettre, par sa vulnérabilité et sa franchise, sa maladresse aussi s’alliant à un désir de dire juste. Mine de rien, plusieurs questions étaient évoquées au passage : comment écrire après la ruine d’un incendie emportant la mémoire, la question de la littérature et de la vérité, le renoncement à une construction totale au profit d’une autre « vérité de la forme », la honte liée au geste même d’écrire dans ce monde aujourd’hui, le recours à la littérature non comme salut, encore moins un pouvoir, mais comme à une im-puissance permettant de rompre un instant la solitude. Et aussi cette allusion, transposée dans un paysage québécois (« tous les mots peuvent rester prisonniers sous le lac gelé d’un hiver en été comme autant de petits animaux abandonnés »), à Kafka, à l’injonction tant éthique qu’esthétique qu’on retrouve aussi dans le dernier ouvrage de Nathalie Quintane, Un oeil en moins, où, reprenant le vieux débat du militantisme politique/poétique (« Comment poétiser la crise politique et, simultanément, politiser le poétique, le mettre en crise ? »), Quintane choisit sa forme, soit celle d’un pavé (livre épais, dalle de béton) qui fracasse la vitre ou, plus exactement, la fissure dans la glace de ce lac « large et bien gelé, là, à l’exception [de ce] gros trou où dort un bloc lancé ». Celle qui se demande « à quel degré d’ insensibilité nous sommes parvenus pour pouvoir lire ce qui précède et continuer la lecture, et pour pouvoir écrire ce qui précède et continuer à écrire », nous rappelle qu’il appartient au livre d’être, selon les mots de Kafka, la hache qui brise la mer gelée en nous.

Lire dans la nuit et autre essais pour Jacques Derrida de Ginette Michaud - p 141








mercredi 24 juin 2026