vendredi 14 août 2026

dimanche 9 août 2026

Ainsi qu'une nuit claire (2)




M.J. : Quel est le rapport entre la poésie d’André du Bouchet et la peinture ? 


H.M. : Reprenez ce trait d’André du Bouchet : « Non, je ne nommerai pas, qui dans les montagnes, se sera en pleine nuit, allongé sur la route, appliquant l’oreille contre l’empierrement pour tenter, alors, il y a un siècle et quelques, peut-être deux siècles, de percevoir le roulement de la roue du courrier porteur de nouvelles, on ne sait plus lesquelles, attendues. Et son attente ne s’étant pas matérialisée, comme à côté de soi, a pu, se remettant debout, aviser tout d’un coup les étoiles, leur éclat dans sa férocité, telles que jamais encore il ne les avait perçues.» C'est un texte dans :"Ici en deux"


Il y a une peinture de Tal Coat de 1972, Ainsi que la nuit claire. La toile est entièrement bleue, et elle surgit à côté de vous, de tous les côtés, vous enveloppant. Ce bleu de la nuit, c’est une forme bleu-noir diffusant dans des bleus lumineux, qui est ubiquitaire ; cette forme, constituée par le rythme de la couleur, appartient vraiment à toute la toile, n’est pas localisable, n’occupe pas un plan. Elle ne se détache pas non plus d’un support. Tout le problème de la peinture, c’est d’ouvrir le support, et c’est tout le problème de la poésie d’André du Bouchet. Ouvrir le support pour qu’il entre en présence, dans l’être-œuvre d’une peinture ou d’un poème ; je ne peux pas vous dire plus. En peinture, comment s’ouvre-t-il ? Par des transparences ou des opalescences intérieures, qu’on ne peut pas situer à un plan déterminé et qui créent un quotient de profondeur qui est identique au gradient d’ouverture de la matière. J’habite l’espace de la toile, qui est un espace ouvert en ce que sa profondeur et son ouverture ne font qu’un. La poésie de du Bouchet est – tout au long – une tentative pour ouvrir le support. Le support, qu’il attend toujours à chaque pas et, après chaque pas, pour assurer le suivant, mais qui est aussi bien donné au moment où le pied s’élève et se trouve suspendu au-dessus du vide, n’est donné que dans la marche même. D’où cette épellation de la marche dans sa poésie, pour entretenir en mouvance le support de telle façon qu’il ne soit pas un objet que l’on a en face de soi, ou sous soi, un sol sur lequel on marche. Et il ne l’est pas parce qu’il est le vide, le rien qui est imprenable mais qui, lui aussi, est à ouvrir, car il ne doit pas figurer une région étrangère. Il faut, en quelque sorte, que cette étrangeté, à son tour, fasse partie de mes aîtres, et que j’aie à intégrer, en intériorisant le ‘hors’, le ‘hors de moi’. Cette poésie en marche à travers elle-même est alors un ‘Andenken’. Il n’y a pas de pensée qui soit plus à même de la réalité qu’une telle pensée qui ne se dérobe pas à sa tâche infinie. La poésie d’André du Bouchet est toujours proleptique, elle anticipe, elle est déterminée par ce qu’elle n’est pas encore. Or, c’est de cette façon, finalement, qu’Emil Staiger, dans ses Principes fondamentaux de la Poétique définit le dramatique : « Quelque chose doit arriver qu’on ne sait pas et dont l’urgence, l’imminence détermine tout : tous les gestes du héros tragique sont déterminés par ce qui n’est pas encore. » C’est en ce sens qu’au fond, la poésie d’André du Bouchet est à certains égards une poésie dramatique, à cause de cette tension sans fin, cette tension multipliée, et multipliée par elle-même.


Cet entretient d'Henri Maldiney avec Michael Jakob est primitivement paru sous le titre: "La poésie d'André du Bouchet ou la genèse spontanée" dans comparaison. An international journal of comparative literature, n° 2 (1999), Amsterdam, Peter Lang, p. 5-16



mercredi 5 août 2026

Ainsi qu'une nuit claire (1)

 



il y a quelque chose 

qui s'avance drapé de nuit

je ne sais si cela va me frapper

ou me délivrer

un effroi  m'envahit




Peinture de Tal Coat:  Ainsi qu'une nuit claire, 1972




jeudi 30 juillet 2026

Farytale



                                                                    l'enfant marche sur le fil du temps

                                                                    comme s'il flottait léger dans l'espace 

                                                                    il suit l'oiseau sous un soleil brûlant

                                                                   vers les remparts de la ville qui s'efface





Farytale:  Paul  Klee






vendredi 24 juillet 2026

mardi 21 juillet 2026

Extrait de lecture





 

Le 20 janvier, Lenz partit à travers les montagnes. Cimes et hauts plateaux sous la neige, pentes de pierre grise dévalant dans les vallées, étendues vertes, rochers et sapins. Il faisait un froid humide ; l’eau ruisselait des roches et rejaillissait sur le sentier. Les branches des sapins pendaient, lourdes, dans l’air pluvieux. Au ciel passaient des nuages gris, mais tout était si opaque ! – et puis le brouillard montait à gros bouillons, se traînait, pesant, humide, à travers les buissons, si paresseusement, si lourdement ! Il poursuivait sa route, indifférent ; peu lui importait le chemin qui montait et descendait. Il ne sentait aucune lassitude ; mais, par instants, il lui était désagréable de ne pas pouvoir marcher sur la tête. D’abord, il se sentait oppressé, lorsque le roc soudain s’écartait, lorsque la forêt s’agitait à ses pieds et que le brouillard, tantôt engloutissait toute forme, tantôt découvrait à demi les membres puissants de la Nature : il était angoissé, il cherchait quelque chose, comme des songes perdus ; mais il ne trouvait rien. Tout lui paraissait tellement petit, et proche, et mouillé ; il eût voulu mettre la Terre à sécher derrière le poêle. Il ne comprenait pas comment il lui fallait tout ce temps pour dévaler une pente, pour atteindre un point éloigné ; il pensait qu’il eût dû être capable de tout franchir en quelques pas. Parfois seulement, lorsque la rafale rejetait la brume dans la vallée et que sa vapeur bouillonnait au long des forêts ; lorsque les voix s’éveillaient dans les rochers, tantôt pareilles à l’écho du tonnerre mourant au loin, tantôt en mugissements puissants, avec de tels accents qu’elles paraissaient vouloir, en leur sauvage allégresse, chanter les louanges de la Terre ; lorsque les nuages s’approchaient, bondissant comme des chevaux ardents, hennissants ; lorsque le soleil perçait la nuée et  venait à lui, et tirait son épée étincelante sur les plaines neigeuses, si bien qu’un trait d’aveuglante lumière tranchait l’espace, franchissait les sommets, atteignait aux vallées ; ou bien lorsque le vent écartait les nuages et y déchirait un lac d’un bleu transparent, que le grondement se taisait et que, des gorges profondes ou des hauts sapins, montait un murmure, comme d’une berceuse ou d’une sonnerie de cloches ; lorsque montait sur le bleu profond une légère lueur rouge, que passaient sur des ailes d’argent les petits nuages, et que tous les sommets étincelaient, aigus et fermes, dans le lointain, par-delà le paysage, – il sentait une déchirure en son sein, il se tenait, haletant, le buste penché en avant, la bouche et les yeux béants. Il sentait qu’il eût dû attirer en lui l’orage, accueillir toutes choses, il s’étirait et s’étendait sur toute la terre, il se creusait un passage dans l’Univers, c’était alors une volupté jusqu’à lui faire mal. Ou bien il s’arrêtait, posait sa tête dans la mousse et fermait à demi les yeux ; tout alors s’éloignait de lui, la terre reculait sous lui, devenait toute petite, comme une planète errante, et puis plongeait en un fleuve grondant dont les flots clairs roulaient à ses pieds. Mais ce n’étaient que des instants ; il se relevait alors, l’esprit clair, ferme, paisible, comme si un jeu d’ombres eût passé sous ses yeux, – il ne se souvenait de rien. Vers le soir, il parvint au sommet de la chaîne, au champ de neige d’où l’on redescend, à l’ouest, vers la plaine. Il s’assit ; tout, avec le soir, était redevenu plus calme ; les nuages étaient immobiles au ciel ; aussi loin qu’atteignait le regard, rien que sommets d’où descendaient de vastes pentes, et tout était si tranquille, gris et crépusculaire. Il se sentit effroyablement solitaire ; il était seul, tout seul. Il voulut parler avec lui-même, mais il ne le put pas ; à peine osait-il respirer ; le mouvement de son pied, qu’il pliait, retentissait comme un tonnerre au-dessous de lui, il dut se coucher. Une angoisse indicible le saisit au milieu de ce néant : il était dans le vide ! Il bondit sur ses pieds et descendit en courant.