samedi 18 juillet 2026

Forêts


LA CONTRADICTION
QUI FAIT TOUT EXISTER
 
Nature aime se cacher.   HÉRACLITE

 
L’événement, souvent, se décide et naît à notre insu. Déjà quand il nous arrive, c’est qu’il a eu lieu. Il est passé, advenu. Nous ne pouvons ni le revoir, ni le regarder, car le temps nous entraîne loin de lui. Il ne reste que le choc de son apparition, de sa venue, de son entrée dans le visible. Notre visible. C’est de cette manière que j’aime regarder une histoire. Croire que c’est elle qui se présente à moi, non pas moi qui l’invente. Située au point exact de mon angle mort, mon point aveugle, je ne pouvais pas la voir et voilà qu’elle surgit. Elle m’a repéré avant que je ne la repère. Je n’invente rien, je tente simplement d’accueillir. Désir juvénile d’être choisi, sans doute. Cela passera. En attendant que jeunesse se passe, voilà qu’avec la publication de Forêts, je réalise combien, depuis longtemps, je savais, sans le savoir, que j’étais en train de travailler sur une histoire qui s’écrirait en quatre parties. Mais au moment où j’écrivais la première, je ne pouvais pas dire que c’était une « première partie », justement. Tout cela s’est dévoilé peu à peu, comme sortant du brouillard dans lequel j’avançais et, avançant, le terrain s’éclairait pour que celui qui était derrière moi se referme à nouveau.

Comment tout cela a-t-il commencé ? Si l’on veut une histoire, je dirais que, écrivant Incendies en 2003, je me battais contre la mauvaise impression de me répéter. Avant, il y avait eu Littoral et l’écriture se liait, se mélangeait ; des phrases, voire des paragraphes entiers pour ne pas dire une manière de raconter, émigraient allègrement de l’un à l’autre, me donnant la sensation assez désagréable de me copier moi-même. Cela ressemblait à un manque d’imagination flagrant puisque sans être la même histoire, Incendies racontait la même chose que Littoral. Alors à quoi bon écrire Incendies ?

Ainsi est née l’idée d’une suite. Incendies serait la seconde partie de « quelque chose » dont Littoral est la première. Quel est donc ce « quelque chose » et qu’est-ce qui le constituait ? Avait-il une troisième, voire une quatrième partie ? Poser la question, c’était faire apparaître un horizon dégagé et, de cet horizon, j’ai vu venir quelqu’un, une ombre magnifique et passionnante à contempler dans cette marche qui l’a menée jusqu’à moi pour me dire : « C’est moi, je suis Forêts. »


Avec Forêts s’achève pour moi, je crois bien, une manière de raconter et de déplier une histoire ; s’achève aussi cette conviction de la nécessité des origines et de l’héritage, comme si, plus important encore que le passé, il y avait les ténèbres qu’il fallait pénétrer, quitte à y laisser sa peau et sa raison, pour tenter d’éclairer la violence de notre présence. Forêts, en ce sens, clôt définitivement ce « quelque chose » sans nom, sans titre, sans rien, amorcé en 1997. « Quelque chose » qui pourrait ressembler à une odyssée entreprise par Wilfrid dans Littoral, poursuivie par Jeanne dans Incendies et que Loup mène à son terme, dans Forêts. « Quelque chose » sans identité mais qui tourne cependant, je crois, autour de la question de la promesse : promesse tenue, promesse non tenue. Promesse énoncée, promesse renoncée, trahie, tenue et puis oubliée et de nouveau tenue, abandonnée, rejetée, reniée, moquée puis pleurée. La promesse et sa nécessité. Comme une erreur ou encore comme un bonheur, comme une damnation ou comme une victoire. Promesse comme une guerre menée contre le sens qui nous dépèce, contre le vide qui nous noie. Comme amitié dans le ciel.

 
Ciel.

Justement.

 
Aujourd’hui que tout cela est raconté, écrit, édité, mis en scène et présenté, un désir étrange de vouloir tout renverser. Comme le besoin, urgent, de trouver une manière de prouver que toute cette insistance à raconter, l’importance de fouiller et le passé et les origines et les ténèbres et la promesse, n’est pas non plus nécessaire pour vivre. Que l’on peut exister en étant à l’opposé de tout cela. Écrivant Forêts, j’ai eu la conviction que sans cette contrepartie cinglante qui viendrait contredire magnifiquement tout ce qui est venu avant, l’odyssée ne serait pas complétée, liée, rassemblée, réunie. Sans cette contradiction qui arriverait comme un point d’orgue, final, la violence ne serait pas entière.

Cette quatrième et dernière partie pourrait, en fait, être considérée comme un épilogue puisque, songeant à sa forme, j’y vois, contrairement aux trois premières, une pièce de courte durée, articulée sous une forme théâtrale non frontale et abordant le texte et l’écriture de façon entièrement différente. Je sais aussi, sans en connaître les détails ni les personnages qui la peupleront, qu’il y sera question des tableaux de la Renaissance italienne traitant le thème de l’Annonciation, de terrorisme, d’écoute électronique et de fidélité. Aussi, après Littoral, Incendies et Forêts, un titre s’est imposé de lui-même : Ciels.

Voici donc le texte de Forêts dans l’état où il se trouvait après une quarantaine de représentations menées l’hiver 2006. J’ai souhaité l’éditer après un certain nombre de soirs de spectacles pour avoir la possibilité de continuer à apporter au texte les modifications que j’ai été poussé à faire après avoir écouté les spectateurs écouter le spectacle. Aujourd’hui, le texte devrait être assez proche de sa version jouée.

Enfin, je voudrais encore une fois dire combien, sans les acteurs et les concepteurs qui se sont engagés si aveuglément et si entièrement dans l’aventure, je n’aurais pas pu, ni eu la force d’arriver à la fin de l’écriture de Forêts. Cela était vrai pour Littoral et Incendies, cela le fut particulièrement pour Forêts. Sans leur attention, leur amitié et leur encouragement constant, sans leur fébrilité continue à brûler et à se consumer en portant le texte, sans leur rage à s’enrager et leur disponibilité pour permettre à Forêts de changer leur vie, je n’aurais absolument pas pu trouver la clairière au milieu du bois. Pour cette force qu’ils m’ont donnée, il me revient impérativement, ici, de les remercier comme une promesse tenue, une vie donnée, perdue puis sauvée.

 
WAJDI MOUAWAD

25 avril 2006







vendredi 17 juillet 2026

Lire dans la nuit (2)



LIRE DANS LA  NUIT  ET  AUTRES  ESSAIS POUR JACQUES DERRIDA : GINETTE MICHAUD


Je n’ai peut-être pas suffisamment, ou trop implicitement, fait droit aux mots qui se sont imposés dans mon titre, « Lire dans la nuit », en pensant à la lecture que fait Derrida du poème de Celan dans Béliers :


« Comme Gadamer j’ai souvent tenté, dans la nuit, de lire Paul Celan et de penser avec lui. Avec lui vers lui. » 


Je ne commenterai pas ici cette phrase, à la fois si simple et insondable, sa syntaxe inimitable qui laisse entendre, dans la reprise de ces trois "lui", mêmes et autres, ce qui luit comme une luciole dans la nuit du poème. Je soulignerai seulement pour finir – car c’est là que commence la littérature – que, dans cette nuit qui appelle la seule lecture qui importe, il s’agit, comme l’écrit Benjamin, de "lire ce qui n’a jamais été écrit." Ce type de lecture est le plus ancien : la lecture avant tout langage, dans les entrailles, dans les étoiles ou dans les danses ».


Mais encore faut-il, malgré tout, savoir lire. Qu’est-ce que « lire » ?


Ces derniers temps, ce ne sont pas les théoriciens de la littérature ni les philosophes qui m’aident à m’orienter, mais un historien de l’art comme Didi-Huberman quand il remarque :


Encore faut-il savoir regarder : c’est-à-dire ne pas vouloir abandonner l’image à l’« icône », l’empreinte au « cliché », la marque qu’elle nous fait – punctum, blessure, trace, ouverture – à la « marque » industrielle par laquelle on la transforme en marchandise. Encore faut-il ne pas abandonner le voir au« voyeurisme », la médiation à la « médiatisation », le virtuel comme champ de possibilités au « virtuel » comme champ d’impuissance de l’image, l’événement à l’« événementiel », la sensation au « sensationnalisme », le sentiment au « sentimentalisme » et, donc, le pathos au « pathétisme ».


*Juan-Manuel Garrido Wainer, « Phraser la mutation : entretien avec Jean-Luc Nancy », Mediapart, 13 octobre 2015 ; [en ligne], url : <http://blogs.mediapart.fr/blog/

*juan-manuel-garrido-wainer/121015/phraser-la-mutation-entretien-avec-jean-luc-nancy>,consulté le 14 juin 2019 ; repris sous le titre  "Jean-Luc Nancy : penser la mutation" dans Les Cahiers philosophiques de Strasbourg, op. cit., p. 15-25.

*J. Derrida, Béliers, op. cit., p. 26.

*W. Benjamin, « Sur le pouvoir d’imitation » [1933], trad. fr. M. de Gandillacrevue par P. Rusch, dans OEuvres, t. ii, op. cit., p. 363, cité par G. Didi-Huberman dans Ninfa dolorosa, op. cit., p. 116.

* G. Didi-Huberman, Ninfa dolorosa, op. cit., p. 88.




mardi 14 juillet 2026

Forêts

 



plonger  aux racines de l'être

                                                                            embranchements croisés

                                                                            désirs enfouis dans la nuit

                                                                            mémoires enchevêtrées

   

                                                         













samedi 11 juillet 2026

Coup de poing

                      


              Colette Peignot, “Le Corbeau”, 1936


C’était dans la forêt 
le silence et le secret
d’une étoile à multiples rayons.
Loin, à l’orée du bois
dans cette allée
que des arbres bas
couvrent en arceau
un enfant passa
perdu
effrayé, émerveillé de me voir
comme je l’apercevais lui-même
tout enchâssé dans une sphère à flocons de neige.
Les tourbillons nous rapprochaient
comme pour se jouer de lui et de moi.
Un soleil violet, hors d’usage
et des lueurs d’orage
nous glaçaient d’épouvante.
Les fées et les ogres se disputant décidément
notre commune angoisse
voulurent que la foudre déchirât
non loin de là
un grand arbre
qui s’ouvrit
comme un ventre.
Je bramai.
L’enfant, jambes nues zébrées de froid et capuchon
bien réel (à tordre)
rouvrit les yeux.
A ma vue, il s’enfuit.
Renonçant à le poursuivre
ramassant dans l’ornière un étrange destin
somme toute fort logique
je rebroussai mon chemin
« comme si de rien n’était »
mais je sentais à mon épaule
ce frôlement lourd et discret
de l’oiseau aux ailes noires
et le considérant avec douceur
j’eusse voulût que partout il m’accompagnât et
toujours me précédât
comme un chevalier son héraut.
De plus en plus perdue
heurtant les pierres
glissant sur les feuilles mortes
m’enlisant dans la vase d’un étang
j’arrivai à une maison abandonnée
un puits de mousse et vert de gris
un seuil défoncé
j’entrai.
Le papier à fleurs et moisi
ondulait par vagues
vers un plancher pourri
une cheminée béante
exhibait les traces encore intactes d’un feu éteint
cendres, tibias calcinés de frênes et de bouleaux.
Je poussais des portes sans gonds
dont la chute me terrifiait
j’ouvrais des fenêtres sans carreaux
comme si l’air me manquait.
Enfin, je montai un escalier dérisoire.
Les murs, couverts de graffitis étranges, inconnus
jamais vu
mettaient ma vie à nue
avec mon nom en toutes lettres mêlé à des crimes :
« et de quel droit ?
du droit des pauvres ».

Dans ce grenier souillé
l’oiseau me rejoignit
de son cri
pour fouailler les vivants
de son bec
pour dépecer les morts
l’ombre noire projetée sur moi
semblait élire une proie
La nuit m’a trouvée
étranglée au fond du bois
Elle m’a enveloppée d’un halo de lune
et bercée dans la brume
une brume blanche, mouvante et givrée :
« je connais ton étoile
va et suis-la
Cet être sans nom
renié tour à tour
par la nuit et le jour
ne peut rien contre toi
et ne te ressemble pas
crois-moi
Lorsque demain à l’aube
ta tête sera jetée
au panier des guillotinés
souviens-toi
Assassin
Que toi seul
as bu à mon sein
tout le lait de la tendresse humaine ».





 







jeudi 9 juillet 2026

La barque des songes



                                             

                                                                                      une ombre furtive  

                                                                                 sur la rive s'est posée

                                                                                 la barque des songes





lundi 6 juillet 2026

Le dormeur éveillé




Le dormeur éveillé n'est pas au bord du précipice ; mais dans la navigation sans but et sans boussole, dans la promenade rêveuse qu'est ce livre, s'effectue peut-être un mouvement essentiel : “ Se séparer de soi, tâche aussi douloureuse qu'inéluctable (…) pour qui ne consent pas à rester sur place et que porte le désir d'avancer, d'aller au-devant de ce qui, n'étant pas soi, a des chances d'être à venir. ”   


Dominique Bourdin à propos du livre de J.B Pontalis: Le dormeur éveillé

Tableau de Ambrosio Lorenzetti, Un castello in riva al lago 1423-1426










vendredi 3 juillet 2026

La fontaine de Courdault




                                                                     

                                                                     on s'attendrait presque

                                                                     à voir surgir nymphes et faunes

                                                                     le tableau de Corot

                                                                     s'animerait un instant