lundi 21 septembre 2020

Paradoxe perdu



" Cette expression, "en même temps", est compromise en France, actuellement, parce qu'associée à notre actuel président, Emmanuel Macron, au point que prononcer ces trois mots c'est déjà faire une blague. N'empêche la position qu'elle exprime, je la comprends, et peut-être ne la comprends que trop. C'est ma pente quand je pense quelque chose de penser aussitôt le contraire, et d'entrer dans les raisons d'autrui au point d'être facilement de l'avis du dernier qui a parlé. Dans le sens où l'employait le maître chinois Yang, c'était tout sauf une blague, et c'est une clé non seulement du taï-chi mais de toutes les variétés de yoga. Un de mes professeurs qui est américaine et à ce titre adore les expressions populaires françaises, dit cela autrement Elle dit que quand on fait du yoga il faut vouloir "le beurre et l'argent du beurre". Le beurre et l'argent l'argent du beurre , ça semble semble à première vue un principe de profiteur, de mec qui abuse, qui veut les avantages sans les inconvénients, mais Toni quand elle l'applique au yoga veut dire autre chose: il s'agit de cultiver, dans les étirements musculaires, dans les postures, dans ce travail du corps et du mental réunis sous le même joug que sont les asanas, des qualités qu'on croit contradictoires, entre lesquelles on croit qu'il faut choisir: force souplesse, vitesse et lenteur, immobilité et mouvement, méditation et action. Or non il ne faut pas choisir. Il ne faut pas sacrifier une chose à une autre. Il se déploie une infinité de mouvements dans une posture immobile, et les mouvements les plus amples émanent d'un noyau d'immobilité. On doit monter vers le bas, on doit descendre vers le haut, on doit tirer quand on pousse, pousser quand on tire, on doit courir deux lièvres à la fois, on doit être au four et au moulin, on doit vouloir une chose et son contraire, on doit manger son gâteau et le garder – comme les anglais, sentencieusement, disent qu'on ne peut pas le faire : " you can't eat your cake and have it " – , et je me rappelle par quel éclat de rire affectueux nous avons tous un jour, salué  cette injonction de Toni : "Avance tes deux pieds en arrière ! " .

Extrait du  livre d'Emmanuel Carrère :  YOGA    édition    P.O.L

Tableau de Kandisky


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