mardi 27 janvier 2026

Una storia sbagliata



UNE HISTOIRE FOIREUSE      Version française 

UNE HISTOIRE FOIREUSE – Marco Valdo M.I. – 2010 Chanson italienne –

Una Storia sbagliata – Fabrizio De André – 1980


« C'est une chanson sur commande, peut-être la seule qui m'ait été commandée. Elle fut demandée par Franco Biancacci, à ce moment à RaiDue, comme indicatif de deux documentaires-enquêtes sur les morts de Pasolini et de Wilma Montesi. À cette époque, si je me souviens bien, j'avais commencé à écrire avec Massimo Bubola le disque qui fut intitulé « L'Indiano » (celui qui a comme couverture ce tableau de Remington qui représente un Indien à cheval).

C'est ainsi que je lui ai demandé de collaborer aussi à ce travail. Je me rappelle que nous décidâmes tout court de faire la chanson sur Pasolini, et pas vraiment parce que la mort de la pauvre Montesi nous indifférait, mais par le fait qu'à nous qui écrivions des chansons, comme je crois de la part de tous ceux qui se sentaient dans un certaine mesure liés au monde de la littérature et du spectacle, la mort de Pasolini nous avait transformés quasiment en orphelins.

Nous en avions vécu la disparition comme un grand deuil, presque comme si un proche parent nous avait quittés. Dans la chanson cependant, il reste des traces de cette ambivalence, je veux dire du fait qu'on s'y réfère à deux décès et non à un seul. On l'entend au début quand je chante : «Cos'altro vi serve da queste vita / ora che il cielo al centro le ha colpite [ À quoi d'autre vous servent ces vies/ maintenant que le ciel les a frappées en plein milieu]. »

Comment naît une chanson ? Je dirais qu'une bonne part du sens et de la valeur de la chanson est avant tout dans son titre, Una storia sbagliata [Une Histoire foireuse], une histoire qui n'aurait jamais dû arriver. Au sens où dans une ambiance de civilisation normale, une histoire de ce genre ne devrait pas se passer. Et puis, il me semble qu'il y a deux autres vers qui mieux que d'autres donnent le sens de la chanson : « Storia diversa per gente normale / storia comune per gente speciale [ Histoire différente pour gens normaux / Histoire commune pour gens spéciaux »]; là pour « normal », on doit comprendre médiocre ou peu civilisé et pour « speciale » : normalement, civilement habitué à vivre avec la diversité. Je m'explique : pour une personne mûre et civile, je dirais qu'il est absolument normal qu'un homosexuel fasse la cour à un semblable du même sexe. Et absolument normal même qu'il s'en amourache. Il devrait y avoir, aussi pour un hétérosexuel, mille moyens de se défendre sans recourir à la violence. Malheureusement la culture machiste et intolérante d'un passé encore trop récent, et alors encore plus récente qu'aujourd'hui, et que je définirais un passé encore répétitif, a fait croire à la majorité que le terme « normalité » devait coïncider avec le terme « intolérance ».

Et puis, un autre aspect tragique que nous avons voulu souligner dans la chanson pour la mort de Pasolini est celui lié à une mode malheureusement encore assez courante qui se réfère elle aussi à l'ambiance d'ignorance et de chasse à la différence. C'est le fait que la mort d'un grand homme de pensée soit transformée en viande de porc à débiter sur les étals de boucherie des hebdomadaires poubelles et pas seulement de ceux-là. Le vers « È una storia per parrucchieri [C'est une histoire de perruquiers – une histoire de coiffeurs] » veut dire que c'est une histoire que malheureusement on l'a lue alors et encore parfois encore aujourd'hui sur les revues équivoques pendant qu'on attend pour se faire faire la barbe ou la permanente. C'est un peu en général le sens de la chanson. »

 

Fabrizio De André



Ah, Lucien l'âne mon ami, j'avais traduit cette chanson il y a déjà quelques semaines, avant le voyage en Italie dont je t'ai parlé l'autre jour. Voyage agréable, quelque part en Toscane, exactement à Montepulciano, où j'avais accompagné une jeune mariée. Ce fut une grande et belle journée. Mais, j’avais laissé en plan et c'est bien normal comme tu le devines, j'avais donc laissé en plan la traduction de cette chanson de Fabrizio De André. Chanson qui raconte une histoire tragique qui a encore – et à mon sens aura longtemps encore , disons tant qu'il y aura des hommes – de très subtiles répercussions dans la vie quotidienne de chacun de nous. On n'assassine pas un écrivain – ici, Pier Paolo Pasolini – un poète (un grand) sans que cela ne marque définitivement le monde.

Je le pense bien ainsi aussi, dit Lucien l'âne tout raidi. D'autant que vient de partir cet autre grand écrivain qui raconta le voyage de l'éléphant et qui connaissait assez bien les pensées de la mort. 

Vois-tu, Lucien l'âne mon ami aux oreilles si noires qu'on dirait qu'on les a trouvées au fond de la mine, vois-tu, je viens encore de la croiser cette dame qui enlève à son gré les hommes... Regarde ma dernière chanson, La Ballade de Miguel (http://www.antiwarsongs.org/canzone.php?id=35548&lang=it) raconte une histoire de mort. Une histoire foireuse, elle aussi. Pour en revenir à P.P.P. (Pier Paolo Pasolini) et à sa mort et sans entrer dans le mystère de son assassinat, car il fut assassiné, ce fut comme si on avait tranché d'un coup un moment du monde, comme si on avait mis fin à une voix essentielle. Pier Paolo Pasolini était un d'entre nous, sans doute parmi les plus lumineux ou les plus ténébreux, mais un d'entre nous qui mena avec une certaine obstination son expédition vers sa propre identité, quelqu'un qui marchait dans les pas de la liberté, quelqu'un qui nous menait à nous-mêmes. Ce qui est le rôle du poète. 


Marco Valdo M.I., mon ami le plus cher, je ne comprends pas bien ou pas tout à fait bien ce rôle étrange du poète. Et pourtant, j'en ai croisé beaucoup. 

Mon ami Lucien l'âne, je ne vais pas essayer de parler de tous les poètes. Ici, le poète, c'est Pier Paolo Pasolini. Par le mot, par l'écriture, mais aussi par l'image – il fut également un grand cinéaste, il dit l'essentiel et l'insupportable de cette société, une vérité encore plus vérité aujourd'hui et l'assassinat du poète sur la plage d'Ostie, à mes yeux, est précisément le moyen pour cette société de se fermer les yeux sur sa propre et immense indignité. Il avait perçu et il disait le côté totalement amoral de ce monde, sciemment amoral par la volonté de quelques-uns. Précisément, ses assassins. Amoral, sans morale, disqualifiant par principe la morale, le monde de ceux qui refusent que la morale soit la pierre de touche et la mesure de la condition humaine; ceux qui – pour leur commodité – excluent la morale de la conduite du monde, des obligations du pouvoir (politique, militaire, économique...). 
 
Mais, dit Lucien l'âne en redressant sa crinière irisée, ceux-là, je les connais, je sais bien qui ils sont... Ce sont les puissants et les riches qui font aux pauvres cette Guerre de Cent Mille Ans pour maintenir ce monde injuste et périmé. 


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane. ( Extrait du  blog du 5 août 2010) ICI


C'est une histoire à oublier

C'est une histoire à ne pas raconter

C'est une histoire un peu compliquée

C'est une histoire foireuse.

 

Elle commença sous la lune

Et finit dans un fleuve d'encre

C'est une histoire un peu curieuse

C'est une histoire foireuse

 

Histoire différente pour gens normaux

Histoire commune pour gens spéciaux

À quoi d'autre vous servent ces vies

Maintenant qu'en plein milieu le ciel les a frappées

Maintenant qu'aux bords le ciel les a sculptées.

 

C'est une histoire de banlieue

C'est une histoire d'un coup et via

C'est une histoire irrésolue

C'est une histoire foireuse.

 

Une plage aux pieds du lit

Station Termini aux pieds du cœur

Une nuit un peu agitée

Une nuit foireuse

 

Histoire différente pour gens normaux

Histoire commune pour gens spéciaux

À quoi d'autre vous servent ces vies

Maintenant qu'en plein milieu le ciel les a frappées

Maintenant qu'aux bords le ciel les a sculptées.

 

C'est une histoire vêtue de noir

C'est une histoire de bas-empire

C'est une histoire pas mal ensablée

C'est une histoire foireuse

 

C'est une histoire de carabiniers

C'est une histoire de coiffeurs

C'est une histoire un peu putassière

C'est une histoire foireuse

 

Histoire différente pour gens normaux

Histoire commune pour gens spéciaux

À quoi d'autre vous servent ces vies

Maintenant qu'en plein milieu le ciel les a frappées

Maintenant qu'aux bords le ciel les a sculptées.

 

Pour la marque qui en est restée

Ne nous demande plus comment elle s'est passée

Car tu le sais que c'est une histoire foireuse

Car tu le sais que c'est une histoire foireuse



Fabrizio De André












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