lundi 29 juin 2026

Lire dans la nuit


... Et j’ai reconnu ce mur en (et devant) moi qui m’empêche la plupart du temps d’accorder la moindre valeur à ce que je fais : j’écris dans ce monde et j’ai honte. Vous entendre en parler, et dire que ce qui vous terrifie ce sont les gens qui écrivent sans honte, cela m’a fait sourire, et m’a secouée. J’ai toujours appris à me servir de cette honte, mais je ne le savais pas. J’ai enfin trouvé d’autres façons de le penser. J’achève maintenant ce livre qui m’a tant fait peur. Il contient en son coeur une voix qu’on aurait voulu taire. Vous avez un instant brisé ma solitude et je vous en remercie.

 Élise Turcotte, « Cher Édouard Louis », Spirale, dossier « Spirale a 40 ans », n° 267,hiver 2019, p. 3.

...Pour des raisons qui me restent en partie obscures, j’ai été touchée par cette lettre, par sa vulnérabilité et sa franchise, sa maladresse aussi s’alliant à un désir de dire juste. Mine de rien, plusieurs questions étaient évoquées au passage : comment écrire après la ruine d’un incendie emportant la mémoire, la question de la littérature et de la vérité, le renoncement à une construction totale au profit d’une autre « vérité de la forme », la honte liée au geste même d’écrire dans ce monde aujourd’hui, le recours à la littérature non comme salut, encore moins un pouvoir, mais comme à une im-puissance permettant de rompre un instant la solitude. Et aussi cette allusion, transposée dans un paysage québécois (« tous les mots peuvent rester prisonniers sous le lac gelé d’un hiver en été comme autant de petits animaux abandonnés »), à Kafka, à l’injonction tant éthique qu’esthétique qu’on retrouve aussi dans le dernier ouvrage de Nathalie Quintane, Un oeil en moins, où, reprenant le vieux débat du militantisme politique/poétique (« Comment poétiser la crise politique et, simultanément, politiser le poétique, le mettre en crise ? »), Quintane choisit sa forme, soit celle d’un pavé (livre épais, dalle de béton) qui fracasse la vitre ou, plus exactement, la fissure dans la glace de ce lac « large et bien gelé, là, à l’exception [de ce] gros trou où dort un bloc lancé ». Celle qui se demande « à quel degré d’ insensibilité nous sommes parvenus pour pouvoir lire ce qui précède et continuer la lecture, et pour pouvoir écrire ce qui précède et continuer à écrire », nous rappelle qu’il appartient au livre d’être, selon les mots de Kafka, la hache qui brise la mer gelée en nous.

Lire dans la nuit et autre essais pour Jacques Derrida de Ginette Michaud - p 141








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