LIRE DANS LA NUIT ET AUTRES ESSAIS POUR JACQUES DERRIDA : GINETTE MICHAUD
Je n’ai peut-être pas suffisamment, ou trop implicitement, fait droit aux mots qui se sont imposés dans mon titre, « Lire dans la nuit », en pensant à la lecture que fait Derrida du poème de Celan dans Béliers :
« Comme Gadamer j’ai souvent tenté, dans la nuit, de lire Paul Celan et de penser avec lui. Avec lui vers lui. »
Je ne commenterai pas ici cette phrase, à la fois si simple et insondable, sa syntaxe inimitable qui laisse entendre, dans la reprise de ces trois "lui", mêmes et autres, ce qui luit comme une luciole dans la nuit du poème. Je soulignerai seulement pour finir – car c’est là que commence la littérature – que, dans cette nuit qui appelle la seule lecture qui importe, il s’agit, comme l’écrit Benjamin, de "lire ce qui n’a jamais été écrit." Ce type de lecture est le plus ancien : la lecture avant tout langage, dans les entrailles, dans les étoiles ou dans les danses ».
Mais encore faut-il, malgré tout, savoir lire. Qu’est-ce que « lire » ?
Ces derniers temps, ce ne sont pas les théoriciens de la littérature ni les philosophes qui m’aident à m’orienter, mais un historien de l’art comme Didi-Huberman quand il remarque :
Encore faut-il savoir regarder : c’est-à-dire ne pas vouloir abandonner l’image à l’« icône », l’empreinte au « cliché », la marque qu’elle nous fait – punctum, blessure, trace, ouverture – à la « marque » industrielle par laquelle on la transforme en marchandise. Encore faut-il ne pas abandonner le voir au« voyeurisme », la médiation à la « médiatisation », le virtuel comme champ de possibilités au « virtuel » comme champ d’impuissance de l’image, l’événement à l’« événementiel », la sensation au « sensationnalisme », le sentiment au « sentimentalisme » et, donc, le pathos au « pathétisme ».
*Juan-Manuel Garrido Wainer, « Phraser la mutation : entretien avec Jean-Luc Nancy », Mediapart, 13 octobre 2015 ; [en ligne], url : <http://blogs.mediapart.fr/blog/
*juan-manuel-garrido-wainer/121015/phraser-la-mutation-entretien-avec-jean-luc-nancy>,consulté le 14 juin 2019 ; repris sous le titre "Jean-Luc Nancy : penser la mutation" dans Les Cahiers philosophiques de Strasbourg, op. cit., p. 15-25.
*J. Derrida, Béliers, op. cit., p. 26.
*W. Benjamin, « Sur le pouvoir d’imitation » [1933], trad. fr. M. de Gandillacrevue par P. Rusch, dans OEuvres, t. ii, op. cit., p. 363, cité par G. Didi-Huberman dans Ninfa dolorosa, op. cit., p. 116.
* G. Didi-Huberman, Ninfa dolorosa, op. cit., p. 88.
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