À l’affirmation d’Héraclite selon laquelle « le monde est un enfant qui joue », comme à l’énigme de la Sphinge, fait écho, chez Nietzsche, la fameuse parabole des « trois métamorphoses », dans Ainsi parlait Zarathoustra : « Je vais vous dire trois métamorphoses de l’esprit : comment l’esprit devient chameau, comment le chameau devient lion, et comment enfin le lion devient enfant. » Nietzsche fait de l’enfant le dernier terme de la transformation de l’esprit. On dirait qu’il intervertit à plaisir les différents « stades de la marche » dans l’énigme d’Œdipe. Le Chameau est le moment de la jeunesse raisonnable et soumise (à un absolu, à un maître), où l’esprit se force et s’efforce, tout simplement parce qu’il se sent plein de vigueur et qu’il réclame son fardeau, la lourde charge du « tu dois ». Un peu comme si au commencement était l’adolescent débordant d’énergie et de « bonne volonté », un peu trop sûr de lui. Le Chameau porte sa charge avec une sorte de rage euphorique et de fierté, heureux de « s’humilier pour faire souffrir son orgueil », de « faire souffrir son âme par amour de la vérité », acceptant de « se rendre malade », de « parler à des sourds », de « s’aliéner », etc. Puis, ainsi chargé, il se rend au désert. C’est dans la solitude du désert en tant que mise à l’épreuve que l’esprit devient Lion. Désert veut dire absence des maîtres, éloignement des autorités et des valeurs, leçon de relativité. Au terme d’un combat féroce et très long, le « tu dois » du Chameau devient le « je veux » léonin. Le Lion n’est pas encore prêt à être un libre créateur mais « il peut se rendre libre pour la création ». Il s’affirme.
Extrait du livre de Pierre Péju: Enfance obscure 2011

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