lundi 26 novembre 2018

lundi 19 novembre 2018

Quartier





Tarentaize, pour elle se situait derrière la place du peuple, on y arrivait par des petites rues aux allures de village, Le Mouton à cinq pattes, la Place Boivin, la Grand'Eglise, le marché et les vendeurs de légumes arabes, son air un peu oriental mêlé au quartier d’anciens mineurs, les bistrots de la rue Beaubrun, la rue de sa grand-mère et son appartement, vieux, perché au troisième étage, avec les W.C. sur le palier. Ce sentiment de l'obscur partout - dans les pièces - dans les meubles - dans les vêtements - dans la silhouette  —  dans la cave où sa grand-mère descendait chercher le charbon avec un sceau en fer blanc — dans le fourneaux qui servait de chauffage, de cuisinière - dans la bouilloire et le fer à repasser - le couloir en cul de sac qui servait de placard de débarras - le grenier où elle n'est jamais allée - dans le quartier aux rues serrées - dans les femmes en noires qui y circulaient - dans les troquets, les échoppes étriquées, les antiquaires, l'ombre des crassiers.


Quartier où adolescente elle faisait semblant de se perdre , de la rue de la résistance au palais de justice passant par la place Grenette, la rue mi-carême, la rue de la Paix, ou bien par la montée d'escalier de la rue Saint-Marc, derrière l'école de dessin, et d'autres petites rues dont elle n'a pas retenu le nom. Elle aimait à imaginer qu'elle était ailleurs, à déambuler à tourner en rond — le quartier n'était pas si grand — à tourner sur elle même tel les derviches. Mais c'est ici dans ce quartier qu'elle revenait à chaque fois dans un état somnambulique, qu'elle s’ancrait dans une marche obsédante, terre à terre, hallucinatoire. Elle était cette ombre qui passe, inconnue d'elle même, à l'avenir incertain et au passé silencieux. Un lieu ou le soi se vivait sans artifice, personne ne la voyait, elle n'avait aucun rôle à tenir. Cette marche obstinée lui donnait l'illusion d'être en mouvement, debout, et d'avancer.


Parfois elle poussait jusqu'au clapier, Place de la Pareille, rue du Puits Chatelus. Apparaissait de l'herbe le long de la voix ferrée, des cabanons abandonnés, des maisons délabrées, une zone non définie, un peu étrange et angoissante, quelques chiens errants, des morceaux de colline noires, de terrains vagues délaissés, tristes, ce n'était plus la même ville. Elle retournait vers un centre plus rassurant , Marengo, le jardin, les marronniers aux fleurs roses, son bassin, lieu d'enfance où l'on se renvoyait toute sorte de petits bateaux à voile — on les rattrapait avec une corde lestée d'un bouchon — ou petits bateaux à moteur qu'on remontait avec une clef.  Jours heureux.


Aujourd'hui le quartier est devenu une zone. Le Panassa disparaît encore plus dans le Maghreb — Les maisons sont rénovées, les façades un peu moins noires — Il lui reste la marche pour aller à la bibliothèque de Tarentaize et la mémoire des pas sur les trottoirs. C'est juste le temps qui a passé.  Elle ne sait pas si les choses changent vraiment.  Les gens qui vivent là doivent avoir encore l'impression d'un quartier. Celui qu'on fait sien au quotidien.  Mais elle,  elle est partie et remonte le temps avec une petite clef.




mardi 13 novembre 2018

pli de pierre



                   
                   le curieux regarde
                   il ouvre un pan du voile
                   entre le visible
                   et l'invisible dérobé



dimanche 4 novembre 2018

Brume






                de la brume elle naît
                elle s'élance vers le ciel
                à ses pieds dormant
                le village dans une conque




   

lundi 29 octobre 2018

Ville



La mémoire transforme. Dans la boite du temps au fond, un théâtre. Un homme seul joue avec des masques de terre, ocre. Plus devant, un quartier ancien, restauré, qu'on ne reconnaît plus très bien. Sur une stèle la statue de l'homme d'avant, sa tête seule en relief et ses mains qui jouent dans la pierre. le monument est placé devant la bibliothèque. Les mains multiples et mouvantes forment un bas relief et nous invitent à voir plus loin.

  
Un lieu de bonheur, un périmètre défini, petit mais tout en angles et en recoins, un lieu clos ouvert sur le ciel, accolé à l'église dont les murs font un rempart pour les rêves. Les acacias protecteurs aux fleurs nourricières s'élèvent haut. Les jeux élargissent encore l'espace. Ce n'est plus une court c'est une vaste plaine où galopent des chevaux et nous en sommes les maîtres.


C'est un ventre - un ventre de ville - c'est matricielle - ça fait peur aussi - on le traverse - on y traîne un peu - on fuit parfois ses ombres inquiétantes - il y a des odeurs de fleurs et de fruits pourrissants - des voix qui s'interpellent - une silhouette noire anguleuse passe derrière les poteaux de ferraille - une silhouette effrayante et attirante.


Dans la traboule des ombres furtives s'esquivent.
Les clochards dérivent.
Les chars à bras cahotent brinquebalent  
ils déchargent leurs meules de fromage.
Dans ce couloir obscur je me suis effacée.

Écrire c'est aller se chercher dans la nuit




       

lundi 22 octobre 2018

Du noir




"Un jour je peignais,  le noir avait envahi toute la surface de la toile, sans formes, sans contrastes, sans transparences. 
Dans cet extrême j'ai vu en quelque sorte la négation du noir.
Les différences de texture réfléchissaient plus ou moins faiblement la lumière et du sombre émanait une clarté, une lumière picturale, dont le pouvoir émotionnel particulier animait mon désir de peindre.
Mon instrument n'était plus le noir, mais cette lumière secrète venue du noir."

Pierre Soulages



samedi 13 octobre 2018

Les loyautés




"Les loyautés ce sont des liens invisibles qui nous attachent aux autres, aux morts comme aux vivants, ce sont des promesses que nous avons murmurées et dont nous ignorons les causes , des fidélités silencieuses, ce sont des contrats passés le plus souvent avec nous-même, des mots d'ordre admis sans les avoir entendus, des dettes que nous abritons dans les replis de nos mémoires, ce sont les lois de l'enfance qui sommeillent à l'intérieur de nos corps, les valeurs au nom desquelles nous nous tenons droits, les fondements qui nous permettent de résister, les principes illisibles qui nous rongent et nous enferment, nos ailes et nos carcans, ce sont les tremplins sur lesquels nos forces se déploient et les tranchées dans lesquelles nous enterrons nos rêves."

Extrait du livre de Delphine de Vigan