LA CONTRADICTION
QUI FAIT TOUT EXISTER
Nature aime se cacher. HÉRACLITE
L’événement, souvent, se décide et naît à notre insu. Déjà quand il nous arrive, c’est qu’il a eu lieu. Il est passé, advenu. Nous ne pouvons ni le revoir, ni le regarder, car le temps nous entraîne loin de lui. Il ne reste que le choc de son apparition, de sa venue, de son entrée dans le visible. Notre visible. C’est de cette manière que j’aime regarder une histoire. Croire que c’est elle qui se présente à moi, non pas moi qui l’invente. Située au point exact de mon angle mort, mon point aveugle, je ne pouvais pas la voir et voilà qu’elle surgit. Elle m’a repéré avant que je ne la repère. Je n’invente rien, je tente simplement d’accueillir. Désir juvénile d’être choisi, sans doute. Cela passera. En attendant que jeunesse se passe, voilà qu’avec la publication de Forêts, je réalise combien, depuis longtemps, je savais, sans le savoir, que j’étais en train de travailler sur une histoire qui s’écrirait en quatre parties. Mais au moment où j’écrivais la première, je ne pouvais pas dire que c’était une « première partie », justement. Tout cela s’est dévoilé peu à peu, comme sortant du brouillard dans lequel j’avançais et, avançant, le terrain s’éclairait pour que celui qui était derrière moi se referme à nouveau.
Comment tout cela a-t-il commencé ? Si l’on veut une histoire, je dirais que, écrivant Incendies en 2003, je me battais contre la mauvaise impression de me répéter. Avant, il y avait eu Littoral et l’écriture se liait, se mélangeait ; des phrases, voire des paragraphes entiers pour ne pas dire une manière de raconter, émigraient allègrement de l’un à l’autre, me donnant la sensation assez désagréable de me copier moi-même. Cela ressemblait à un manque d’imagination flagrant puisque sans être la même histoire, Incendies racontait la même chose que Littoral. Alors à quoi bon écrire Incendies ?
Ainsi est née l’idée d’une suite. Incendies serait la seconde partie de « quelque chose » dont Littoral est la première. Quel est donc ce « quelque chose » et qu’est-ce qui le constituait ? Avait-il une troisième, voire une quatrième partie ? Poser la question, c’était faire apparaître un horizon dégagé et, de cet horizon, j’ai vu venir quelqu’un, une ombre magnifique et passionnante à contempler dans cette marche qui l’a menée jusqu’à moi pour me dire : « C’est moi, je suis Forêts. »
Avec Forêts s’achève pour moi, je crois bien, une manière de raconter et de déplier une histoire ; s’achève aussi cette conviction de la nécessité des origines et de l’héritage, comme si, plus important encore que le passé, il y avait les ténèbres qu’il fallait pénétrer, quitte à y laisser sa peau et sa raison, pour tenter d’éclairer la violence de notre présence. Forêts, en ce sens, clôt définitivement ce « quelque chose » sans nom, sans titre, sans rien, amorcé en 1997. « Quelque chose » qui pourrait ressembler à une odyssée entreprise par Wilfrid dans Littoral, poursuivie par Jeanne dans Incendies et que Loup mène à son terme, dans Forêts. « Quelque chose » sans identité mais qui tourne cependant, je crois, autour de la question de la promesse : promesse tenue, promesse non tenue. Promesse énoncée, promesse renoncée, trahie, tenue et puis oubliée et de nouveau tenue, abandonnée, rejetée, reniée, moquée puis pleurée. La promesse et sa nécessité. Comme une erreur ou encore comme un bonheur, comme une damnation ou comme une victoire. Promesse comme une guerre menée contre le sens qui nous dépèce, contre le vide qui nous noie. Comme amitié dans le ciel.
Ciel.
Justement.
Aujourd’hui que tout cela est raconté, écrit, édité, mis en scène et présenté, un désir étrange de vouloir tout renverser. Comme le besoin, urgent, de trouver une manière de prouver que toute cette insistance à raconter, l’importance de fouiller et le passé et les origines et les ténèbres et la promesse, n’est pas non plus nécessaire pour vivre. Que l’on peut exister en étant à l’opposé de tout cela. Écrivant Forêts, j’ai eu la conviction que sans cette contrepartie cinglante qui viendrait contredire magnifiquement tout ce qui est venu avant, l’odyssée ne serait pas complétée, liée, rassemblée, réunie. Sans cette contradiction qui arriverait comme un point d’orgue, final, la violence ne serait pas entière.
Cette quatrième et dernière partie pourrait, en fait, être considérée comme un épilogue puisque, songeant à sa forme, j’y vois, contrairement aux trois premières, une pièce de courte durée, articulée sous une forme théâtrale non frontale et abordant le texte et l’écriture de façon entièrement différente. Je sais aussi, sans en connaître les détails ni les personnages qui la peupleront, qu’il y sera question des tableaux de la Renaissance italienne traitant le thème de l’Annonciation, de terrorisme, d’écoute électronique et de fidélité. Aussi, après Littoral, Incendies et Forêts, un titre s’est imposé de lui-même : Ciels.
Voici donc le texte de Forêts dans l’état où il se trouvait après une quarantaine de représentations menées l’hiver 2006. J’ai souhaité l’éditer après un certain nombre de soirs de spectacles pour avoir la possibilité de continuer à apporter au texte les modifications que j’ai été poussé à faire après avoir écouté les spectateurs écouter le spectacle. Aujourd’hui, le texte devrait être assez proche de sa version jouée.
Enfin, je voudrais encore une fois dire combien, sans les acteurs et les concepteurs qui se sont engagés si aveuglément et si entièrement dans l’aventure, je n’aurais pas pu, ni eu la force d’arriver à la fin de l’écriture de Forêts. Cela était vrai pour Littoral et Incendies, cela le fut particulièrement pour Forêts. Sans leur attention, leur amitié et leur encouragement constant, sans leur fébrilité continue à brûler et à se consumer en portant le texte, sans leur rage à s’enrager et leur disponibilité pour permettre à Forêts de changer leur vie, je n’aurais absolument pas pu trouver la clairière au milieu du bois. Pour cette force qu’ils m’ont donnée, il me revient impérativement, ici, de les remercier comme une promesse tenue, une vie donnée, perdue puis sauvée.
WAJDI MOUAWAD
25 avril 2006

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