Elle n'a pas fait attention tout de suite à cet inconnu. Il peut facilement passer inaperçu, avec son pantalon gris, son blouson anthracite, il se détache peu des façades, des trottoirs. Il y a quelque chose dans son allure, dans son pas, qu'elle n'arrive pas à définir tout de suite mais qui l'intrigue, comme s'il sautillait entre des flaques imaginaires. Pourtant il ne pleut pas, il fait juste gris. Cela la ramène à des souvenirs enfantins. Mais ce n'est plus un enfant, sa tête est ornée de cheveux blancs. Qu'est-ce donc qui le fait marcher comme sur un cheval, de ce petit trot joyeux, tout entier dans l'instant. L'instant, le présent sont des choses que l'on vit dans l'enfance et dans la vieillesse si différemment. Dans l'enfance c'est dans une inconscience heureuse, dans la vieillesse c'est plutôt la conscience tragique que ça va s'arrêter. Il y a peut-être un autre stade que je n'ai pas encore atteint, se dit-elle, celle du sage qui serait dans l'acceptation heureuse et paisible de la fin de la vie. Là, présentement, son inconnu s'est arrêté de surfer sur le temps. Sur la place il ne fait plus un geste, plus un pas, mais mouvement et immobilité sont de la même intensité, les deux revers de la même pièce. Il tourne la tête vers le feuillage immobile des arbres.
Peinture de Anne Vignau

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